Un beau procès

    Je sais ce que ce titre révèle de provocation. On sort des assises où les jurés de l’Oise ont examiné, en appel, une tentative de meurtre commise en 2012 dans la Somme. Un homme a frappé à coups de barre de fer son ex-compagne et l’a laissée quatre heures pour morte, le crâne fracassé, gisant sous son évier. Elle a perdu son bébé à sept mois et demi de grossesse. En première instance, il avait été condamné à trente ans. En seconde, il a écopé de vingt-cinq.

    C’était un beau procès. D’abord à cause de son enjeu. Tonnelier, puisqu’il s’agit de ce travailleur social amiénois âgé de 52 ans, encourait la perpétuité. Sa première peine, certes lourde, n’était pas assortie d’une période de sûreté. Il pouvait donc espérer sortir au bout de quinze ans de geôle. En faisant appel, il risquait gros : une condamnation plus lourde, une sûreté des deux tiers…

    « Mon avocat me l’a conseillé », a-t-il justifié. Dans un pareil cas, la pression est forte mais Me Delarue a les épaules larges et chenues. Imaginez que Tonnelier soit ressorti de Beauvais avec cinq ou dix ans de plus à purger. Imaginez la tête de la famille quand vous lui présentez votre relevé d’honoraires…

    C’était un beau procès parce que, sur les bancs des parties civiles se tenait un couple exemplaire représenté par une avocate passionnée. La victime tient presque de la sainte. Tous ses amis soulignent son altruisme, sa bonne humeur. Les gendarmes et les médecins, professionnels aguerris, qui l’ont accompagnée depuis ces quelques jours passés entre la vie et la mort ont la voix qui tremble quand ils parlent d’elle et de son calvaire. Lui, le conjoint, est un homme solide qui a perdu tout espoir d’être père quand elle a perdu toute chance d’être mère, par la faute d’un jaloux violent. Sur le banc, ils se tiennent la main, se chuchotent à l’oreille. Me Djamila Berriah, qui soutient des amis davantage que des clients, résume avec des étoiles dans les yeux : « Elle a deux cannes, une orthopédique à gauche, son amour à droite ».

    C’était un beau procès parce qu’en face, l’accusé, « égoïste et un peu lâche, comme tous les hommes » (Me Delarue) sert de côté pile à cette face brillante de la nature humaine. Au bout de quatre jours, pourtant, on comprendra avec les jurés que rien n’est si simple, qu’il n’y a ni sainte ni démon au palais de justice. Aux assises, on vérifie que le meurtrier comme la victime sont en nous. On ne jure plus jamais qu’aucun des deux gouffres vertigineux ne nous attirera pas un jour.

    C’était un beau procès parce que le temps des plaidoiries fut à la hauteur de l’émotion des quatre jours d’audience. Berriah arrachait des larmes. L’avocat général Thailardat semblait avoir emporté la mise tant son réquisitoire était implacable mais Delarue mettait ses tripes sur la table, plaidait pendant 100 minutes qui le laissaient exangue, essoufflé, vidé. Il faisait rire les jurés et trembler dans la seconde suivante. Il faisait du Delarue mais pas trop, à la hauteur de sa réputation, pas de sa légende, ce qui change tout. Ces quatre dernières heures sont primordiales. Il m’est déjà arrivé de suivre un procès passionnant conclu par une plaidoirie ou des réquisitions ternes. C’est alors comme si après une soirée brillante dans un restaurant gastronomique, une dernière coupe de champagne millésimé dans un sofa soyeux avec en toile de fond un solo de Miles Davis, une panne sexuelle avait transformé la nuit torride en traversée du pôle nord, par temps hivernal, avec raquettes en peau de phoque aux pieds.

    Le verdict a été rendu à une heure du matin. Une nuée d’étoiles brillait dans le ciel de Beauvais. Nulle débandade ne n’annonçait.

    Commentez ou exprimez-vous grâce aux emojis !
    0
    J'AIMEJ'AIME
    0
    J'ADOREJ'ADORE
    0
    HahaHaha
    0
    WOUAHWOUAH
    0
    SUPER !SUPER !
    0
    TRISTETRISTE
    0
    GrrrrGrrrr
    Merci !
    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

    • Voir les commentaires

    Your email address will not be published. Required fields are marked *

    comment *

    • name *

    • email *

    • website *

    Vous aimerez également peut-être

    Papy gâteau

    Jessica a rencontré Jules en octobre 2017 dans l’ascenseur d’un hôpital. Drôle d’endroit pour ...

    Quand on n’a que la haine

    L’amour, c’est fort. On ne voit guère que la haine pour lutter… Charles et ...

    Ils ont osé ! (édition 2017 2/2)

    Suite et fin de notre pot-pourri des répliques amusantes, cueillies à la volée dans ...

    J’ai comparu

    Pour cette dernière chronique avant les vacances, laissez-moi vous rendre compte d’un procès pas ...

    L’Assomption de Marie

    C’est André le prévenu (de violences conjugales) et pourtant, Marie prend toute la place ...

    Perdu dans l’espace temps

    En août 2004, à Saint-Ouen, Noël a donné un coup de manche à balai ...