Un chagrin d’amour

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    Le mort ne nous intéresse pas énormément. (Ambient Damage sous CC)

    La dame a pris la peine de nous appeler au lendemain du verdict, dans l’affaire L. (15 ans pour meurtre devant les assises de la Somme). «Vous l’avez trop présenté comme une victime, vous avez trop insisté sur les infidélités d’Éric (la victime, un pompier professionnel dont l’enterrement avait rassemblé 1 200 personnes dans le village de Mailly-Maillet). Vous n’avez pas dit à quel point Éric était un homme formidable, un père exemplaire. »

    Ce qu’on lui a répondu, autant vous le répéter : que la place n’est pas extensible, que l’on a fait de notre mieux et que même si c’est difficile à entendre pour les victimes, il y a dans un compte rendu de procès une place pour la défense. À bien y penser, la critique n’était pas infondée. Le mort ne nous intéresse pas énormément. Il n’a plus rien à dire et n’a surtout rien fait d’extraordinaire, à part être là, puis cesser de respirer. Si les assises fascinent, c’est bien pour l’autre box, celui de l’accusé, car lui, il est sorti du cadre, il a franchi la limite : il a tué et il vit, il est de cette chair sur laquelle on compte pour donner du corps à un article.

    Dans l’affaire L., on s’est aussi appesanti sur les parties de jambes en l’air qui égayaient les jours et les nuits maillotines. L’accusé couchait avec la femme de la victime ; la victime avec la femme de l’accusé. La dame du téléphone nous l’a aussi reproché. La réponse est la même : la chair, encore la chair. Et puis on se serait trop apitoyé sur L., un sale type, chauve à 45 ans, buveur, querelleur, sans emploi, un vermisseau comparé à son rival, pompier professionnel à Amiens, chef de corps et conseiller municipal dans le village, le coeur sur la main, apprécié de tous. Il faut dire que L. était aussi bête que méchant : il aimait sa femme après l’avoir trompée et frappée. Il était laid dans sa détresse, ridicule dans ses menaces suicidaires auxquelles plus personne ne faisait attention. Il est humilié jusqu’à son procès, où tout le monde lui reproche de ne pas s’être tué après avoir tué. Dans cette boue, on a décelé que le méchant avait éprouvé un chagrin d’amour, le même qui frapperait une jeune fille pure. Or, on ne peut complètement désespérer d’un homme dont le coeur est encore capable de saigner.

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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