Un cri

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    (Ian Burt sous CC)

    Dans la salle 105 du palais de justice d’Amiens, le temps des réquisitions et plaidoiries, le prévenu a le droit de s’asseoir sur l’un de six laids sièges en velours vert, comme échappés d’une salle des fêtes miteuse. L’autre jeudi, Jason s’y trouve quand son avocate, Anne-Laure Pillon, prend la parole pour retracer sa pauvre vie et, accessoirement, lui éviter de la prison ferme pour ne pas avoir accompli un travail d’intérêt général.

    L’avocate explique que la mère de Jason, homosexuelle, détestait les hommes, tout ce qui ressemblait à un homme, ce qui inclut son propre fils. «Je l’avais défendu mais je ne le connaissais pas plus que ça, pas comme certains jeunes que je suis de près pendant des années, se souvient Me Pillon. Et puis, le jour même de ses dix-huit ans, sa mère est venue au cabinet. Je n’y étais pas. Elle a jeté sur le bureau de ma secrétaire une petite pochette dans laquelle se trouvaient tous les papiers de Jason et elle a dit : “Je vous remets mon fils, il a 18 ans, je ne veux plus le voir. ” » Le reste, c’est un gamin plus que perturbé, onze mentions au casier, qui cherche son identité sexuelle et son identité tout court, a des enfants, les traite mal, les perd, divorce. Il les voit encore en lieu neutre un matin par semaine.

    Anne-Laure Pillon dit ce que le tribunal a constaté : Jason est intelligent, «c’est peut-être son problème, parce qu’il a tout compris dans son enfance ». Elle se souvient du jeune homme qui venait et sortait du tribunal pour mineurs habillé en costume, un attaché-case à la main, sérieux comme un business man de la City, parce que les juges, les procureurs, les avocats, les agents d’insertion étaient devenus la seule référence à peu près stable dans son monde, le seul terrain ferme. «La justice, c’est un peu sa famille », plaide-t-elle, et elle plaide bien, au point d’obtenir deux très cléments mois avec sursis, mais cette mise à nu tient de l’écorchage et ça fait mal. On voit Jason se recroqueviller, les genoux remontant vers le ventre, sur cet horrible fauteuil vert ; il se met à pleurer, puis il ouvre la bouche, de plus en plus grand, sans qu’aucun son n’en sorte. Ce qu’il y a de douleur dans ce cri silencieux ! Combien d’années passeront-elles avant que l’on cesse de l’entendre ?

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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