Un homme à contretemps

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    Vache de vie… (Joseph Skompski sous CC)

    C’est l’éternel problème : quand un prévenu ne se déplace pas à l’audience, on l’accuse de toutes les lâchetés. Cette place qu’il laisse vide à la barre vaut aveu de tous les crimes, quand bien même, comme la loi l’y autorise, il a donné pouvoir à un avocat. S’il vient, on lui reproche d’être lui-même et de ne pas s’exprimer comme un homme de l’art bardé de quelques années de droit.

    Pour les délinquants professionnels, passe encore. Leur casier judiciaire tient lieu de validation des acquis de l’expérience. Ils savent exactement ce qu’il faut dire à un juge, à quel moment se tourner vers les victimes ; au plus beau de leur forme, ils sont capables d’écraser une larme.

    Jacques, 61 ans, est étranger à ces us et coutumes. De la justice, il connaît au plus le tribunal des baux ruraux. Toute sa vie, il a élevé des vaches, jusqu’à ce que l’une d’entre elles se sauve d’un champ dont la clôture était à peu près aussi étanche que la ligne Maginot. Elle a débouché sur la route, au bord de la baie de Somme, au moment où un couple de quadragénaires passait en R19. La passagère est morte quatorze jours plus tard à l’hôpital.

    Le témoignage du mari, un marin-pêcheur, tord les tripes : «On était marié depuis 22 ans. Vous savez ce que c’est de voir la vie s’en aller des yeux de sa femme sur le bas-côté d’une route ? Vous savez ce que c’est de dire à ses trois filles que leur maman est morte ? Au bout de quatorze jours, l’hôpital m’a dit qu’il n’y avait pas d’espoir. On l’a débranchée et je l’ai serrée dans mes bras. Ce monsieur, lui, en deux ans, il ne s’est jamais excusé, il n’a jamais essayé de prendre contact. Rien. »

    Jacques regarde le bout de ses souliers vernis, ceux du dimanche, qu’il a assortis avec un pantalon tout neuf et une chemise rayée. L’avocat des victimes le lamine : «Il parle davantage de ses vaches que d’une femme morte ! » La procureur insiste : «Est-ce que vous dormez bien le soir ? » Alors Jacques se tourne vers le veuf et ses trois filles : «Oui, je m’excuse. » Ça sonne tellement faux, c’est tellement dit à contretemps que ça finirait presque par sembler sincère.

    Post Scriptum : finalement, l’éleveur sera relaxé du chef d’homicide involontaire et condamné à 150 euros d’amende pour divagation d’animal.

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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