Un larcin rural

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    Les plaignants ont un peu ergoté sur ce coup-là… (Steven-L-Johnson sous CC)

    Père et fils à la barre : ça arrive mais ça n’est pas très courant. Philippe, l’aîné, a 55 ans et trois mentions au casier. Bon sang ne saurait mentir : Sébastien, le gamin de 22 ans, a déjà donné cinq coups de canif dans le contrat social et même purgé quelques mois de prison. Le vieux est accoudé à la barre comme au coin d’un zinc. Le jeune, dont le visage pataud est surmonté d’une coiffure digne d’un footballeur professionnel, se tient droit comme un i. Ils sont évidemment sans emploi. Il leur est reproché “d’avoir, à Doullens, entre le 1er et le 31 mars 2015, en tout cas depuis temps n’emportant pas prescription”, soustrait le bien d’autrui, en l’occurrence deux plaques de grillage. “OK, ce n’est pas le casse du siècle”, commente, goguenard, le président du tribunal.

    L’histoire, c’est que Philippe et Sébastien voulaient construire un poulailler. Au moins, on ne les traitera pas de voleurs de poules : ils désiraient les élever. A côté de chez eux, il y avait cette maison, un ancien café, à moitié abandonnée. Le propriétaire ? On ne le voyait jamais. Seul passait un bûcheron, commis par le maître des lieux pour éviter que les branchages ne prissent le dessus sur la maçonnerie.

    Père et fils affirment que le dit bûcheron les a autorisés à prélever quelques mètres de grillage afin de se lancer dans l’aviculture. L’homme à toute main jure le contraire, depuis que le propriétaire a porté plainte. “C’est surtout que je n’ai pas voulu lui donner la pièce”, grommelle Philippe, qui nie l’accusation avec l’énergie du désespoir : “S’il faut dire qu’on les a volés, d’accord, mais là je ne suis pas d’accord”.

    Elle plaît au juge, cette affaire. Il l’examine d’un air matois, pour tout ce qu’elle révèle d’une réalité rurale d’un autre temps, celui des champignons, des pommes dérobées encore vertes, de braconnage d’autant plus savoureux qu’on le pratique sur les terres du château.”Dispense de peine, prononce-t-il. Il faudra faire plus attention la prochaine fois.” C’est presque une invite.

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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