Une femme

    venezia 2013 118
    Priez pour nous pauvres pécheurs, maintenant et à l’heure de notre mort.


    Racine et Shakespeare n’arriveront jamais à épater cette jeune femme, croisée et admirée deux jours durant, la semaine dernière, à la cour d’assises de la Somme. Leurs tragédies en vers ou en prose devraient la laisser de marbre car elle a vécu pire, plus fort, plus émouvant, et c’était pour de vrai.
    Le 19 mai 2009, elle doit déjeuner avec ses parents, à Péronne. Elle sait que dans le couple, ça ne va pas très fort. Son père est encore plus bougon que d’habitude et sa mère ne cache pas qu’elle a “rencontré quelqu’un”, comme on dit pudiquement. Mais bon, c’est le printemps, la pelouse est fraîchement tondue, la vie ne peut qu’être la plus forte : elle le sait, elle qui porte cette vie depuis huit mois dans son ventre arrondi. À vrai dire, le tableau est un peu trop coloré. Elle cherche ce qui cloche, elle comprend et avant même de trouver ses clefs au fond du sac qu’elle triture, elle devine l’horreur qui l’attend, car les volets, ces volets au bleu insolent, ne devraient pas être fermés à midi.
    Dans le salon, son père est inconscient, “la tête penchée en avant”, une veine tranchée, cerné par des boîtes vides de médicaments. Il survivra. Sur l’évier, un couteau ensanglanté est posé. “Sans monter à l’étage, je savais”, se souvient-elle. Dans la chambre, sa mère gît sur le côté, un trou à la place du cœur. “Ma maman était toute dure et toute froide. Je lui caressais la joue. C’était impensable. Je suis descendue, j’ai crié sur mon père. Je n’ai pas réussi à pleurer. Je suis remontée et puis je suis restée un petit peu… Alors j’ai appelé les pompiers. Ils m’ont mis une chaise dehors. Je ne pleure pas, je ne crie pas. Ma mère passe sous un drap blanc. Je me dis que je ne la reverrai jamais plus.”
    Celle qui est assise sur le banc de la partie civile dit encore : “Je suis là pour représenter ma mère mais aussi pour soutenir mon père”. Elle lui fait face. Son regard est tendre, protecteur. Elle est la fille de la victime et la fille du meurtrier ; elle demande justice et elle désire l’indulgence. Elle est tout à la fois. Une mère, une fille.
    Une femme, qui enlève le péché du monde.

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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