Une panne d’avocats

    Il est 15 h 30 et la salle d’audience sonne déjà le creux. “Affaire suivante !”, ordonne le président, Mikaël Simoens.
    “Ben, ça va être compliqué, je crois que je n’ai plus d’avocats”, susurre l’huissière qui entend l’orage gronder et aimerait que, pour une fois, l’on s’attaquât à la mauvaise nouvelle, pas au messager qui la transmet.

    kro 002photo (mention Edhral sous CC)
    Ce jour-là, c’était avocat vinaigrette à la cantine du Palais… (photo Edhral sous CC)

    “Comment ça, pas d’avocat ?” Alors elle détaille : dans telle affaire, l’un est présent mais pas son contradicteur, retenu chez le juge pour enfants. Dans telle autre, la femme en noir défend un client au correctionnel et un autre en comparution immédiate. Elle a parié que le second passerait avant le premier : mauvaise pioche. Il y en a encore un qui plaide actuellement devant le juge aux affaires familiales et arrivera dès que possible.
    Le magistrat s’agace : “Dans ce cas, on va prendre les affaires sans les avocats. Le tribunal n’a pas à être à leur disposition. L’audience est fixée à 14 heures, pas à leur bon vouloir…”

    “Christophe, il n’est pas diplomate”

    Stupeur parmi la petite troupe en noir et blanc. On se regarde. Qui va porter le pet ? C’est Me Hembert qui s’y colle. “Aïe, Christophe, il n’est pas diplomate”, souffle sa voisine. Il parle déontologie, droit de la défense. Il ne mâche pas ces mots qui sont après tout son outil de travail. Il décrit aussi un quotidien ubuesque, quand aucun horaire n’est respecté, “parce que soudain on suspend l’appel des causes des CRPC pour faire l’appel des causes du JAF”.

    “C’est vrai que depuis qu’on a récupéré Péronne et Abbeville*, c’est n’importe quoi”, acquiesce le chœur, pas mécontent d’avoir trouvé un porte-parole aussi virulent.
    “Vous pourriez aussi ne pas accepter 36 dossiers à la même heure…“, glisse le juge.
    En vérité, le cabinet individuel sera bientôt un vestige, l’image sépia d’un temps où l’avocat jouxtait au chef-lieu l’expert-comptable, l’huissier et le notaire. Seuls les gros cabinets seront capables d’envoyer chaque matin au palais une escouade d’avocats capables de plaider dans quatre salles différentes au même moment.
    En attendant, le président suspend et annonce que l’audience reprendra trente minutes plus tard. À l’heure dite, tout le monde est là. «Ça va, je n’y suis pas allé trop fort ?», s’inquiète Me Hembert.

    *Dans le cadre de la réforme de la carte judiciaire, le tribunal de grande instance de Péronne a été supprimé le 30 juin 2010 et celui d’Abbeville le 31 décembre 2010.

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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