Une porte à réparer

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    Fort-Mahon, morne plaine. (isamiga76 sous CC)

    Thierry, 63 ans, a connu de ces honneurs dont on se passe bien : un passage en cour d’assises lui a valu 12 ans de réclusion, en 2003, pour viol. Là, on le retrouve en comparution immédiate. Il est sorti de maison d’arrêt et se reconstruit une vie chaotique, à Fort-Mahon, entre le RSA et des petits boulots dans le bâtiment.

    Le 25 janvier, un vendredi, il convient qu’il s’est acheté une bouteille de whisky à 17 h 30. Combien en a-t-il bu ? «Là, je ne me souviens pas. J’étais tout seul, donc tout ce qui manquait, c’était moi. » A priori, il en manquait pas mal… Il a ensuite pris le volant de sa 4L pour rejoindre l’une des rares sources de lumière dans l’engourdissement hivernal d’une station balnéaire picarde. D’un coup, au bar, il se souvient que Julien lui doit 20 euros et ça le met en colère. Le dénommé Julien a bien bu lui aussi. La présidente du tribunal essaie d’y voir clair : «Ce n’est pas facile, vu que vous avez des souvenirs partiels l’un et l’autre… » Grâce à quelques témoignages, on se doute que ça a commencé par des «sors si t’es un homme », encouragés par des «faites vos conneries dehors » du taulier. Ce ne fut pas la bataille du siècle : Julien s’est cassé la figure dans les escaliers, davantage vaincu par l’alcool que par Thierry. L’un est rentré cuver chez lui mais l’autre a perdu le contrôle : Thierry est repassé à la maison, s’est saisi d’une barre de fer (sa compagne l’a empêché de prendre un couteau de cuisine). Il s’est rendu chez Julien où il a tout cassé.

    À la barre, les deux sont penauds. Julien ne réclame pas de dommage et intérêts. Il y a bien la porte à réparer… «Je viendrai avec le matériel, je m’y engage », annonce Thierry. La victime acquiesce : «S’il dit qu’il va le faire, pas de problème. Quand il n’a pas bu, c’est un très bon mec, on discute bien. » Devant les gendarmes, Thierry a affirmé que Julien était le plus gros dealer de drogue de Fort-Mahon. Tout radouci, il ne s’en souvient plus : «Mais non, il ne faut pas dire ça. Moi, je n’ai jamais rien vu. Quand on ne voit rien, on n’accuse pas… » Sa liberté se joue, il le sait. «Dans le cadre de mon contrôle judiciaire, je dois justifier d’un logement et d’un travail pour payer les parties civiles. Si vous m’envoyez en prison, tout est foutu. Il faut me soigner. » Jugement : neuf mois ferme… sous bracelet électronique.

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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