Une vie avec sursis

    Souvent, des hordes de collégiens envahissent le tribunal. Dans le cadre de leur stage en entreprise obligatoire, leurs parents ont tanné un avocat, un magistrat, un greffier ou un journaliste de leur connaissance jusqu’à ce que le jeune apprenti mît ses pas dans les leurs pour quelques jours.

    Avec leur frimousse mal dégrossie d’où s’échappent, chez l’un, des bouclettes dignes d’un bébé Cadum, et, chez l’autre, des épis noirs et une ombre de moustache, on pourrait prendre David et Abdelkader pour ces sages élèves. Pourtant, ils sont dans le box des accusés en comparution immédiate, la faute à un état-civil qui les accuse d’être majeurs depuis peu. La faute, surtout, à un casier judiciaire entamé dès l’enfance et déjà entaché de six mentions. Le 29 janvier, les policiers les ont interpellés dans le centre d’Amiens, à côté de voitures qu’ils venaient de fracturer. Cinq véhicules de l’administration avaient leurs vitres brisées. Après vérification, il s’avère que l’un avait été cassé la veille. David et Abdelkader ont tenté de s’échapper sur des vélos volés. On les a arrêtés. Ils ne l’ont pas volé. David vit en foyer. À 12 ans, dans le quartier nord d’Amiens, il était déjà nourrice pour des dealers. Sa mère a commis l’irréparable : elle a mis tout le shit à la poubelle. Depuis, David est interdit de quartier. Même en centre-ville, c’est chaud. «Dernièrement, il comparaissait devant le juge pour enfants. Les autres l’ont reconnu. Il a fallu le faire évacuer par une escorte », se souvient son avocate, Me Zineb Abdellatif, qui ne le connaît que trop et témoigne : «Dans une autre famille, il aurait fait des études. Il n’est pas bête du tout. » Abdelkader vit dans la rue. « Vous savez, être SDF à 18 ans, il faut le vivre pour savoir ce que c’est », explique-t-il d’une voix douce au juge qui ne le dément pas. Son père est invalide, sa mère est quelque part du côté de Toulouse. «Elle a privilégié sa vie amoureuse à sa famille », souffle l’avocate. De toute façon, on parle d’un couple qui est passé aux assises pour maltraitance. «Vous êtes en famille d’accueil, puis en foyer depuis vos trois mois », relève le magistrat. «Kader » corrige : «Non, depuis que j’ai six mois ». Jugement : six mois avec sursis chacun. Comme le reste de leur vie…

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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