Une voie impénétrable

    « Bref, c’est toujours la faute aux autres » , finit par soupirer l’avocate générale, quand l’Abbevillois Alexis Padé narre l’histoire de sa vie, ponctuée de « nin-nin-nin » ou de « et tout » , dans le plus pur style banlieusard. Lui et ses deux frères comparaissent devant la cour d’assises de la Somme pour deux tentatives d’homicide. Ils seront condamnés à 15, 10 et 8 ans.

    Oh la barbe… (Anastasiya Ahmetova sous CC)

    Au moins, personne ne contestera avec Alexis qu’il a connu « plus de malheur que de bonheur », entre une mère très fragile et un père violent, quand ce dernier n’était pas derrière les barreaux.

    Alexis décrit les solutions proposées par la société (placements, internat, centre éducatif) comme « des peines de prison, parce que je ne faisais pas ce que je voulais, il y avait un règlement » .
    Son casier compte 23 mentions. En fait, il évoque plus facilement le temps « passé dehors » que celui purgé en détention. C’est plus rapide… Mais toujours, c’est la faute aux autres : à l’école, aux services sociaux, au quartier, aux fréquentations, à la police, à la justice (qui les condamne, lui et son frère, quand bien même ils sont « innocents à 100 % » ). L’administration pénitentiaire, aussi, qui relève des incidents disciplinaires presque toutes les semaines. Mais ça, « c’est parce que les surveillants, ils ne sont pas d’accord que je sois converti » .
    En prison, Alexis a en effet embrassé la religion musulmane, comme ses deux frères. Ils portent tous une barbe mais lui arbore la plus fournie. Au point de préciser : « Attention ! Je suis sunnite, pas salafiste! Moi, j’ai toujours eu la curiosité. Pourquoi les Arabes ils étaient à part, nin-nin-nin ? J’ai commencé à m’instruire et tout. À voir des autres frères et tout. Mon frère s’est converti en prison, moi je l’ai suivi et tout.» Il truffe son discours confus de références aux « frères » , aux « cinq prières » . Il prévient l’avocate générale : « À croire que vous êtes Dieu, vous savez tout. Mais Dieu a dit tu ne jugeras point ». Le genre d’ordonnance difficile à appliquer dans un palais de justice…
    Quand il a été admis à l’hôpital psychiatrique Philippe-Pinel d’Amiens pour avoir entendu des voix, il les a ainsi identifiées : « C’est la volonté de Dieu, par ses anges et par ses diables » . Que digère-t-il des subtilités de la religion ? À quel point pourrait-on transformer sa naïve croyance en arme léthale ? Rien que de poser la question, on tremble…
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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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