Vous êtes prévenus

    Toi le jeune qui a fêté le bac il y a cinq jours. Tu as goûté à cette occasion ta première ligne d’héroïne. C’était gratuit, tes copains t’ont dit d’essayer, de ne pas mourir idiot. Cinq jours se sont écoulés et tu aimerais bien en reprendre un peu. Rien de plus facile, puisque tes nouveaux amis se proposent quotidiennement de t’en vendre depuis mardi. Sache que rien ne rend plus vite accro que cette saleté. Achète une fois et je te prédis que rapidement, tu n’auras plus de quoi t’offrir ta dose. Les mêmes copains, rassure-toi, te proposeront un aller-retour sans risque à Anvers. Il te suffira d’en dealer la moitié pour sniffer à l’œil. Et je te retrouverai dans une de ces multiples audiences stups où défilent les gamins comme toi, visages émaciés, regard explosé, dents qui se déchaussent.

    Toi le brave type qui a enfin cessé de boire. C’est une maladie et tu la combats vaillamment. Mais samedi prochain, il y a ce barbecue chez ton beau-frère et une petite voix te murmure qu’un verre de rosé n’a jamais tué personne. Et puis tu sens bête de tourner au Coca Zéro quand tu le monde s’enivre. Eux boivent mais c’est toi qui a l’impression de porter un panneau « alcoolique » sur le poitrail. Vois-tu, je n’aimerais pas de retrouver en comparution immédiate pour récidive de conduite en état alcoolique ou pire, face à une famille brisée, pour homicide involontaire.

    Toi, autre brave type, tu ne le sais pas encore mais ta femme t’annoncera bientôt qu’elle part avec les enfants. Et pour emménager avec ton meilleur copain ! Il faudra vendre la maison, peut-être retourner vivre chez tes parents, apprendre la longueur et la langueur des soirées devant la télé. Tous ces outils dans le garage, tous ces couteaux dans la cuisine t’aideraient surement à vider ton abcès de colère. Et je te croiserai, en larmes devant tes mômes, dans le box d’une cour d’assises. Tout le monde défilera pour dire à quel point tu étais un garçon gentil et serviable. Même l’administration pénitentiaire.

    Il y  toi aussi, que l’entrejambe démange à chaque fois que tu croises la petite voisine du dessous ; toi qui parle à ta femme à coups de baffes ; toi l’aide-ménagère à qui papy signe des chèques pour les courses sans lire les petites lignes ; toi qui n’a pas un rond et qui trouve bien tentante la maison vide des voisins, qui ont pu, eux, se payer quinze jours sur la côte.

    Je pars en vacances. Je ne peux pas être là tout le temps. Du boulot, je n’en manquerai pas à la rentrée, même sans vous. Alors si vous pouviez éviter de croiser ma route… Vous êtes prévenus.

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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