Vu à la télé

    Ce lundi-là, six comparutions immédiates sont inscrites au rôle, mais ça commence mal. Jérôme est introuvable, on passe donc à Dorian, qui répond de vols avec violence. A 19 ans, il a déjà été condamné quinze fois mais il ne s’y fait pas. Le tribunal lui parle « efforts de réinsertion », il répond : « Qu’est-ce que tu me casses les couilles avec ta réinsertion, c’est toi qui me la nique ! »

    Exit Dorian. Place aux quatre autres ? Pas vraiment… La justice amiénoise, comme d’autres, souffre d’un manque d’escortes : pas des jeunes filles faciles mais des agents de la Pénitentiaire, chargés de transférer les détenus. On ne jugera pas les quatre prévenus bloqués en maison d’arrêt. Grâce à la visioconférence, on décidera seulement de leur statut dans l’attente du renvoi : libres ou incarcérés.

    La salle 105 n’est pas dotée d’écrans de TV. Une petite troupe se met donc en marche dans les couloirs du palais : trois juges, une procureure, une greffière, des avocats, un maigre public (et un journaliste). La porte de la salle 123 est close : des juges pour enfants y délibèrent. On s’arrête, on bavarde. Sésame s’ouvre. Tant bien que mal, les acteurs incontournables du procès prennent place autour d’une table ovale. Et les autres ? Après tout, l’audience est publique… « On laissera la porte ouverte », tranche le président.

    L’écran reste noir, un téléphone sonne dans le vide. La maison d’arrêt n’a pas attendu ce coup de fil. La greffière pêche un interlocuteur. « C’est bon, dans deux minutes, on vous les envoie », promet-il. De fait, le visage d’Omer apparaît à l’écran. Ce Turc est accusé par une collégienne de lui avoir caressé un sein. « Jamais je ne ferais ça, dans mon pays, c’est la peine de mort assurée » assure-t-il par le truchement d’une traductrice avec laquelle le juge partage le micro, seul lien fragile entre le tribunal et l’homme dont il décidera du sort. Clandestin, difficile d’être certain qu’il se présentera à l’audience de renvoi. Et puis la collégienne a peur, assure son avocate. Elle doit passer devant le kebab d’Omer chaque fois qu’elle se rend en cours. L’homme dont le visage emplit la télé accuse le coup : « Je ne peux pas aller chez ma sœur en région parisienne ? » Le magistrat, que l’on sent peu convaincu par cette justice de corridor, secoue la tête : «Non monsieur, c’est jugé ». Imaginez qu’il libère le gars et que ce dernier viole un bus entier de CM2. La hiérarchie qui lui tombe dessus, le ministre qui se fend d’un communiqué, la vox populi qui crie au juge rouge et demande sa tête : Omer est maintenu en détention par principe de précaution.

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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