Zone de non droit

    Vous voulez savoir à quoi ça ressemble, une zone de non droit ? Bougez pas, on va vous expliquer.

    Le 7 mai 2013, les pompiers sont appelés rue Phileas-Lebesgue. Ca se trouve au sud-est d’Amiens, juste au cas où vous croiriez que les quartiers nord ont racheté l’exclusivité de la violence et de la bêtise. Une femme, ivre, a fait un malaise. On met le deux-tons et on fonce ? Ben non, on va dans un quartier sensible (il faudra un jour m’expliquer en quoi les agressions et la drogue rendent un lieu sensible – le juste mot ne serait-il pas dangereux ?) Donc, les pompiers préviennent d’abord les policiers, histoire de naviguer de conserve.

    A leur arrivée, ça ne loupe pas : le fils de la dame, Adil, un grand gaillard né en 1991, s’en prend aux secouristes. « J’ai trouvé qu’ils manquaient de respect à ma mère », justifie-t-il encore dix mois plus tard au tribunal, même pas assez intelligent pour adopter un profil bas. Quand les pompiers arrivent, c’est un festival : « bâtards, enculés, tu ne sais pas qui je suis, je vais te fumer ». Sa sœur, pour faire bonne mesure, donne un coup de pied à une policière (qui, dégoutée, quittera la profession dans la foulée) et, évidemment, une quinzaine de jeunes, qui n’ont rien vu ni compris, se massent pour cerner les uniformes d’une haie hostile.

    C’est comme ça dans les quartiers, mais à cette audience de janvier, peut-être parce que les corps des victimes du terrorisme sont à peine froid, et que le dimanche précédent, les bleus ont été applaudis par la foule, le président du tribunal décide de reposer les vrais questions : « Monsieur, vous trouvez que c’est un climat sain, que les pompiers doivent être accompagnés par les policiers ? Vous vous rendez compte des conditions dans lesquelles ils doivent intervenir ? Et si elle était décédée, qu’est-ce qu’on n’aurait pas entendu ? Un jour, à cause de gens comme vous, ils ne viendront plus… »

    Adil, cinq mentions au casier, joueur de foot semi-professionnel à l’Amiens AC (à 900 euros par mois, quand même), marmonne à propos du compte-rendu des faits : « Y’a des choses fausses là-dedans ».

    Jugement : deux mois sous bracelet électronique.

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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