Au Tréport, la poissonnerie joue la carte de la fraîcheur

    Contre vents et marées, Le Tréport – le plus picard des ports normands – maintient sa poissonnerie municipale où l’on vient parfois de loin faire le plein de poisson frais.

    poissonnerie (96)Officiellement, Didine – Claudine Hagnéré pour l’état civil – est en retraite. À une heure de l’ouverture aux clients de la poissonnerie municipale, vous la trouverez pourtant en train de surveiller le ballet des camions frigorifiques, une tasse de café ou un verre de lait à la main, à la terrasse du Portus. Quand son fils Michaël débarquera la pêche du jour, locale ou venue de Dieppe et Boulogne, elle s’ébrouera d’un « bon maintenant, il faut y aller ; bonne journée ma caille ! ». Didine, mémoire vivante Il est temps de passer aux choses sérieuses, d’enfiler les bottes et de nouer le tablier imperméable. « Je ne travaille pas, je donne un coup de main », précise cette figure locale aux yeux pétillants de malice, qui s’est mise à son compte « à 18 ans, en 1963, même qu’il a fallu m’émanciper ».

    Deux cents kilos dans la charette
    poissonnerie (104)
    Merci à Catherine Ginfray, du service communication de la mairie du Tréport, pour la mise à disposition de ces photos anciennes.

    Son histoire est celle du Tréport, un petit port de pêche peuplé de miséreux vus de très haut par les bourgeois voisins de la ville d’Eu, qui se découvre perle de la Manche avec la naissance du tourisme, fin XIXe, début XXe siècle, mais sort balafré de la deuxième guerre, abîmé de partout au contraire de sa voisine mersoise.

    poissonnerie (55)C’est alors que naît Didine, non pas dans une famille de pêcheurs mais de vendeuses de poisson, puisqu’elle aidera très tôt son arrière- grand-mère Fifine à pousser la voiture à bras. Dans l’échelle des fruits de la mer, où culmine l’armateur, la vendeuse logerait plutôt à la cave. « Moi, on ne m’invitait jamais à danser au bal, à croire que je n’étais pas assez bien pour eux. Mais je m’en fous » : un demi-siècle plus tard, Didine n’a rien oublié. Rien oublié non plus de la dureté de ces années. Tant de ses phrases commencent par « j’ai connu »… « J’ai connu les pains de glace qui venaient de Norvège et qu’on portait sur le dos, j’ai connu la charrette qu’avait bricolée mon grand-père, tonnelier. Elle pouvait peser jusqu’à 200 kilos avec les deux sacs mouillés. J’allais vendre jusqu’à la ville d’Eu et au retour je montais la côte, route de Flocques. J’ai connu les canots à bois, les crevettes vivantes, les harengueux, les parcs à huîtres au pied des falaises ».

    Au moins depuis 1850

    poissonnerie (54)On en vient à la poissonnerie municipale, cet édifice de briques et de pierres situé au bout du quai, avec vue imprenable sur le phare. Depuis quand vend-on du poisson à cet endroit, à l’abri des embruns ? Difficile à dire. Les femmes de pêcheurs, à vrai dire, proposent du poisson à même le sol, « bord à quai », depuis que la pêche existe. Pour ce qui est de l’édifice, on est certain qu’il en existait un vers 1850. Les architectures seront diverses, au gré des modes et des destructions. Des cartes postales attestent d’une très belle structure de type Eiffel, peuplée à l’époque par des Tréportaises à la tenue traditionnelle.

    Pour remplir le congélateur

    poissonnerie (53)Quand Didine investit les lieux en 1963, on ne se presse pas. « Avec Marguerite Legendre, on a été toutes seules pendant des années », se souvient-elle. Aujourd’hui, les six tables sont prises et tout le monde travaille à peu près en bonne intelligence, dans ce milieu à la fois rude et individualiste.

    À la poissonnerie, on trouve d’abord de la pêche locale : le carrelet, un poisson plat trop souvent délaissé, idéal avec des frites pour une version française du fish and chips ; la sole, évidemment ; le turbot, roi des poissons de fond ; et selon la saison, le maquereau, le hareng – des poissons de pauvres que l’on peut mariner – sans oublier, évidemment, les coquilles Saint-Jacques. À la poissonnerie municipale, on fera aussi préparer un plateau de fruits de mer ultra-frais. Et puis, comme il faut bien s’adapter aux goûts de la clientèle, on ne coupera pas à un peu d’exotisme (des rillettes de poisson antillaises le jour de notre passage) ou de fainéantise (des carrés panés prêts à tristement sauter dans la poêle). Aux portes du bâtiment, on sera tenté par une mesure de moules, hélas de bouchot depuis que la technocratie a imposé de passer la cueillette locale par un bassin de décantation, au Crotoy. Soit 90 km à faire en camion pour les vendre à 500 mètres de là où elles ont été pêchées !

    poissonnerie (52)Le matin de notre visite, un couple de Seine-et-Marne avait jeté son dévolu sur un lot de truites de mer superbes pêchées la veille au large de Dieppe. Michaël avait à peine eu le temps de les poser sur la glace que Didine les pesait ! « Une fois par an, c’est notre pèlerinage, s’amusent les Franciliens. On passe une journée sympa et on remplit le congélateur.»

    3 QUESTIONS À PHILIPPE POUSSIER

    « Notre identité »

    poissonnerie (100)PHILIPPE POUSSIER adjoint au maire à l’environnement, chargé notamment de la gestion de la poissonnerie municipale.

    ▶ Le Tréport est une des dernières villes côtières à compter une poissonnerie municipale. Pourquoi ?

    Pour moi, avec la vente « bord à quai », la poissonnerie fait partie de l’identité de notre ville. C’est un atout. Les gens viennent d’Amiens, de Rouen et même de la région parisienne pour repartir le dimanche soir avec le coffre plein de poisson.

    ▶ Est-ce un dossier difficile à gérer ?

    poissonnerie (70)Disons qu’il faut savoir faire preuve de fermeté et de diplomatie… Ça va beaucoup mieux depuis un moment, au niveau de la propreté, de la gestion des déchets ou des zones de passage. Nous avons mis en place un règlement intérieur. Pour le public, c’est comme une chambre d’hôtel. Si ce n’est pas nickel, il ne revient pas. Or il s’agit d’une des vitrines du Tréport…

    ▶ Avez-vous des travaux en prévision ?

    On essaie d’améliorer constamment. Il y a eu l’arrivée des tables en inox, d’un local réfrigéré… Là, un coup de peinture est prévu. J’aimerais aussi mettre en lumière l’édifice mais ça coûte cher et nous subissons comme tout le monde la baisse des dotations…

    LES ANECDOTES

    poissonnerie (95)Tous les jours

    En période estivale, la poissonnerie municipale est ouverte tous les jours de 9 heures à 12 h 30 et de 14 heures à 19 heures. Hors vacances scolaires, elle est fermée le lundi.

    Pas de discount

    poissonnerie (64)C’est logique quand six tables de vente sont placées cote à cote : les prix sont sensiblement les mêmes d’un vendeur à l’autre. Il ne faut pas attendre de miracle. En revanche, ceux qui achètent des lots pourront, avec le sourire, négocier une ristourne.

    poissonnerie (98)Plus d’adjudication

    Jusqu’à un passé récent, les six tables faisaient l’objet d’une adjudication. « Mais on s’est rendu compte que seules six personnes étaient intéressées et qu’elles se mettaient d’accord sur le prix, on a donc arrêté la comédie », explique-t-on en mairie.

    Souvenir de Paris

    poissonnerie (49)Au Tréport, les amateurs de poisson frais rendront aussi visite aux vendeuses « bord à quai », qui commercialisent la pêche d’un bateau local, gage d’une fraîcheur absolue. Certaines utilisent encore la charrette à bois qui servait à vendre le poisson dans les villes alentours (la tournée pouvait aller 15 kilomètres dans les terres !) et s’inspirait des marchandes de quatre saisons parisiennes. « En 36, le train a permis aux touristes de venir chez nous mais aussi aux Tréportais de découvrir Paris, explique Bernard Laurent, président de l’épatant musée des enfants du vieux Tréport (ouvert week-end et jours fériés dans l’ancienne mairie). Ils ont trouvé que les charrettes des marchandes conviendraient bien à la vente du poisson. Il a juste fallu rehausser les ridelles pour ne pas perdre la marchandise dans les virages ».

    Coincée

    poissonnerie (48)Avant la guerre, une grand-mère qui va acheter son poisson, pour ne pas égarer sa petite-fille, lui ordonne de tenir les barreaux de la poissonnerie. La gamine s’exécute mais, curieuse, passe la tête et se retrouve coincée. Il faudra une scie à métaux pour la libérer. Un photographe immortalise la scène. La victime, arrivée à l’âge de 80 ans, découvrira ce cliché au musée des enfants du vieux Tréport.

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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