Dans les pas de Rouletabille à la ville d’Eu

    La chapelle garde le parfum de la dame en noir

    collège jésuites eu
    Le collège de la ville d’Eu vu de la rue de la République, au début du XXe siècle, peu ou prou comme a dû le connaître Gaston Leroux en 1880. A gauche la chapelle du collège ; au fond à droite la collégiale. (Collection archives municipales de la ville d’Eu)

    Au début du «Parfum de la dame en noir», Gaston Leroux (1868-1927) fait visiter à son héros Rouletabille la ville d’Eu et singulièrement la chapelle du collège où tous deux – l’écrivain et son héros- ont étudié.

    Gaston Leroux ne consacre que quelques pages à la ville d’Eu au début du Parfum de la dame en noir. Mais quelles pages ! On y découvre en effet que la Mathilde Stangerson, secourue par le reporter Rouletabille dans le Mystère de la chambre jaune, est sa mère. Pire : Larsan, alias Roussel, alias Ballmeyer, cette personnification du mal absolu, est le père de l’intrépide héros. Pour sauver la première, il doit vouloir la perte du second, son géniteur. A la ville d’Eu, la plaisante aventure fantastico-policière acquiert le statut de drame.

    Pourquoi Eu ? Tout simplement parce que Rouletabille, alors Joseph, y a été placé à 5 ans par sa jeune maman afin d’y suivre sa scolarité dans le collège dont les jésuites ont déjà été chassés depuis plus d’un siècle. Elle l’a abandonné mais elle revient le voir, anonymement, dans la pénombre du parloir. D’elle, il ne retiendra que son parfum.

    Pourquoi Eu ? Encore plus évidemment parce que le «vrai» père de Rouletabille, Gaston Leroux, y a lui aussi étudié, qu’il y pleura une mère non pas partie, mais défunte ; tout comme il deviendra lui aussi journaliste, chroniqueur judiciaire, grand reporter. Rouletabille, c’est Leroux.

    Sa famille paternelle du Tréport

    Au moins Gaston ne fut-il pas déraciné de l’Ohio pour découvrir la cité royale. Sa mère était de Fécamp et sa famille paternelle du Tréport. Entrepreneur de travaux publics, son père participera notamment aux travaux sur le château d’Eu, selon les plans de Viollet-le-Duc. Quant à Gaston, il aura pour compagnon de collège Philippe d’Orléans, prétendant au trône de France.

    Avocat, puis plus grand reporter de son temps (il couvrit le premier procès Dreyfus, les procès des anarchistes, la première révolution russe), Leroux mettra 38 ans à donner naissance à son plus célèbre enfant.

    Rouletabille-Leroux pourrait encore servir de modèle aux étudiants en école de journalisme, car la morale de ses aventures est qu’il faut toujours voir derrière le miroir des apparences.

    Dès le Mystère de la chambre jaune, le succès est immédiat, en colonnes dans Le Matin, en volumes chez l’éditeur Pierre Laffite. Le Parfum de la dame en noir connaîtra la même destinée. Suivront quarante volumes : d’autres aventures du reporter mais aussi la série des Cheri-Bibi ou encore le Fantôme de l’opéra.

    La ville d’Eu comme si on y était

    Revenons à Joseph et à la ville d’Eu. En ce mois d’avril 1906 (en non 1895 comme l’indique Leroux), il est revenu à la ville d’Eu non pas à la recherche d’une preuve absolue mais d’un parfum, d’une impression, d’un souvenir.

    Son fidèle ami, l’avocat Sainclair, l’accompagne. De Paris au Tréport, ils ont roulé six heures en train. «Nous ne rencontrâmes qu’un douanier enfermé dans sa capote et dans son capuchon (. . . ) On entendait au loin le bruit que faisaient, en claquant sur les dalles sonores, les petits sabots de bois d’une Tréportaise attardée. » Sainclair s’exaspère : «Ah ça ! Daignerez-vous me faire savoir ce que nous sommes venus chercher dans ce pays, en dehors des rhumatismes qui nous guettent et de la pleurésie qui nous menace ?»

    Le parfum…

    Le parfum, Sainclair, le parfum. Le lendemain, les deux hommes abordent la ville d’Eu par la rue des Marronniers (l’actuelle rue Duhornay). La description est d’une précision… journalistique : la place Carnot, le château, la collégiale, la mairie (au bout du théâtre), le café de Paris (l’ex-fleuristerie Duputel) et, côte à côte, un coiffeur et un libraire, comme il y en a encore deux dans la rue piétonne.

    Surgit la chapelle du collège. Voulez-vous un signe ? On y accède par la rue de la Reine Mathilde (qui épousa à la ville d’Eu Guillaume le conquérant en 1052). Mathilde, comme la dame en noir..

    Un siècle plus tard, on peut encore visiter l’édifice, armé de la seule édition de poche des aventures du reporter. «La voûte harmonieuse au fond de laquelle sont agenouillées, sur la pierre de leurs tombeaux vides, les magnifiques statues de marbre de Catherine de Clèves et de Guise le Balafré» qui tournent toujours le dos à l’impudent qui trouble leur repos.

    Si l’on fait silence, si l’on ferme les yeux, on peut alors sentir «le plus délicat, le plus subtil et certainement le plus naturel, le plus doux parfum du monde».

    Sur les pas de Rouletabille

    1 – L’arrivée depuis Le Tréport

    « Au bas de la rue des Marronniers, notre voiture roula bruyamment sur les pavés durs de la grand-place froide et déserte. » La rue des Marronniers est l’actuelle rue Jean-Duhornay. Une plaque symbolise encore l’arrêt des diligences.

    2 – La collégiale

    eu2« Nous entrâmes dans l’ombre glacée de la haute église gothique ». La collégiale Notre-Dame et saint Laurent O’Toole abrite le tombeau de saint Laurent, patron des villes d’Eu et de Dublin.

    3 – Le château

    castle (45)« Rouletabille jeta un coup d’oeil sur le château dont on apercevait l’architecture (…), façade morne qui semble pleurer ses princes exilés ». Le château qui fut celui de Louis-Philippe abrite de nos jours un musée et la mairie.

    4 – La place Carnot

    « Il considéra, mélancolique, le bâtiment carré de la mairie (…) les maisons silencieuses, le café de Paris – le café de messieurs les officiers ». L’ex-mairie est propriété de la CCI et accueille l’office de tourisme. Le café des officiers devint un magasin de fleurs. Il est actuellement vacant.

    5 – Les petites rues

    « Il m’entraîna dans une ruelle qui descendait une pente rapide ». Les venelles du centre historique et leurs vieilles maisons contiennent toute l’âme eudoise. Il s’agit ici de la rue Massacre, de celle du collège ou de la rue de la Reine Mathilde.

    6 – La chapelle

    « Un petit temple de style jésuite dressait devant nous son porche orné de (ses) demi-cercles de pierre ». La chapelle du collège des jésuites jouxte toujours l’ex-établissement scolaire, devenu lycée Anguier avant d’être transféré dans le quartier de la gare. L’édifice abrite les cénotaphes en marbre du duc de Guise et de Catherine de Clèves.

    L’inspirateur d’Agatha Christie

    gaston leroux
    Gaston Leroux

    Philippe Huet, journaliste devenu lui aussi écrivain, consacre quelques belles pages au père de Rouletabille dans Balade en Seine-Maritime sur les pas des écrivains (éditions Alexandrines). En bon Normand, il trace un parallèle entre les écrits de Leroux et ceux de Maurice Leblanc, géniteur d’Arsène Lupin. Il rappelle enfin qu’Agatha Christie, dans ses mémoires, confiait qu’elle avait découvert sa vocation en lisant Le Mystère de la chambre jaune.

    On ne résiste pas également au plaisir de citer Pierre Assouline, qui écrit à propos de Leroux : «Jamais il n’oublia qu’il est plus difficile d’écrire un bon fait divers en vingt lignes que de trousser un mauvais roman en trois cents pages» (l’article complet est consultable sur le blog La république des livres).

    «Une culture monumentale”

    Jean Quach est le petit-fils de Gaston Leroux. Loin de la Normandie, il vit près de Nice où son grand-père a déménagé dès 1908.

    Quel est le rôle des ayants droit de Gaston Leroux ?

    Certainement pas de faire de l’argent ! L’oeuvre de mon grand-père est en effet dans le domaine public. Nous sommes plutôt là pour veiller à ce qu’il n’en soit pas fait n’importe quoi. Nous avons créé un site Internet – gaston-leroux.net – qui doit faire référence. Nous cherchons aussi à faire vivre la mémoire de mon grand-père. La meilleure illustration en a été l’exposition à la bibliothèque de France qui s’est achevée en début d’année 2009.

    L’avez-vous connu ?

    Non, mais j’ai été élevé en partie par ma grand-mère Jeanne. Inutile de dire que ma mère Madeleine, qui a tourné dans certains de ses films, m’en a beaucoup parlé.

    Qu’est-ce qui explique qu’à un siècle de distance, l’oeuvre de Gaston Leroux fascine toujours ?

    Ce qui ressort, c’est sa culture monumentale. Il a tout fait. Comme grand reporter, il a voyagé à une époque où c’était une aventure. Songez que pour couvrir la première révolution, il a passé un an en Russie. Son oeuvre littéraire est directement liée à sa vie de journaliste. Rouletabille ira chez le Tsar ; Cheri-Bibi est directement inspiré de ses chroniques judiciaires.

    Et le style ?

    Là aussi, cherchez l’influence journalistique. Il écrit clairement et travaille particulièrement le découpage de ses romans. Il ne faut jamais oublier qu’il était d’abord publié en feuilleton. A la fin de chaque chapitre, il fallait tenir le lecteur en haleine pour qu’il rachète la semaine suivante.

    Y a-t-il un lien spécial entre lui et Rouletabille ?

    Rouletabille, c’est Gaston Leroux, évidemment !

    Joseph Rouletabille (1885-????)

    1885 (Et non en 1895 comme l’écrit Leroux. Eric Honoré rétablit la chronologie sur son passionnant site : www.rouletabille.perso.cegetel.net)

    Naissance à Cincinnati (Ohio, États-Unis) de Joseph, futur Joseph Joséphin et futur Rouletabille, né de l’escroc Jean Ballmeyer – qui avait pris le nom de Jean Roussel – et de Mathilde Stangerson, 18 ans.

    1890

    Mathilde abandonne Joseph et le place au collège d’Eu (Seine-Maritime). Elle continuera à lui rendre visite régulièrement en se faisant passer pour Madame Darbel, la fameuse Dame en noir dont le parfum envoûtera Joseph.

    1894

    Accusé injustement de vol, Joseph décide de fuir le collège pour ne pas mourir de honte. Il gagne Marseille où il rencontre un certain Gaston Leroux.

    1901

    Grâce à ses économies, Joseph monte sur Paris, dans l’espoir de retrouver la Dame en Noir. Seconde rencontre avec Gaston Leroux. Il lui explique son souhait de devenir reporter. Il se fait remarquer par le journal “L’Époque” qui va l’engager. Ses collègues, voyant sa tête ronde comme un boulet, décident de le surnommer Rouletabille.

    25 octobre 1903

    Rouletabille apprend le drame qui s’est abattu sur le Glandier, où Mathilde Stangerson vient d’être agressée. Cet événement, “le Mystère de la chambre jaune”, va permettre au reporter de renouer le contact avec sa mère.

    15 janvier 1904

    À la Cour d’Assises de Versailles, procès de Robert Darzac pour tentative d’assassinat sur Mathilde Stangerson. Rouletabille démontre son innocence et donne à l’assemblée le nom du véritable assassin : Roussel, son propre père.

    29 mars 1913

    Mariage à Paris de Joseph Rouletabille et Ivana Vilitchkov.

    Septembre 1914

    Rouletabille s’engage dans l’armée française.

    Fin juillet 1920

    Assassinat d’Ivana Rouletabille.

    1922

    Dernière aventure : Rouletabille chez les bohémiens. À partir de cette date, la vie de Rouletabille nous est inconnue.

    Le collège des jésuites : un acte politique

    lycée eu college jesuites
    Jusqu’en 2011, le collège des jésuites a abrité le lycée Anguier.

    Quand Henri de Lorraine, duc de Guise, dit le Balafré, marié à Catherine de Clèves, vingt-sixième comtesse d’Eu, décide en 1580 de construire un collège des jésuites à la ville d’Eu, sa décision est éminemment politique. On est alors en pleine guerre de religion et la Normandie est un bastion protestant.

    Les frères jésuites ont fait de l’enseignement une de leurs missions prioritaires : ils sont donc appelés à la rescousse. «L’enseignement n’était pas réservé aux enfants de la noblesse. On sait que Catherine de Clèves dotait de jeunes bourgeois afin qu’ils étudient au collège», indique Hélène Schney, chargée du patrimoine à la ville d’Eu.

    La chapelle, pendant naturel du collège, ne sera achevée qu’en 1624. Elle était aussi l’église d’une des cinq paroisses de la cité.

    Elle abrite les magnifiques cénotaphes (tombeaux sans corps) en marbre du Balafré et de son épouse.

    La chaire fut le théâtre des sermons brillants mais interminables de l’abbé Bourdaloue, au point que son nom désigne aussi un pot de chambre en porcelaine dans lequel ces dames se soulageaient pendant la messe.

    Les jésuites, trop puissants, ont été chassés par le pouvoir royal 1762 mais le collège est resté, devenu lycée en1962. Il a rejoint une cité scolaire, dans le quartier du Stade, en septembre 2011.

    A voir, à faire à la ville d’Eu

    college lycee eu jesuites
    Les lieux ont bien peu changé depuis que Gaston Leroux y a étudié.

    En arrivant du nord, trouver le chemin qui mène à la chapelle Saint-Laurent et découvrir la ville à ses pieds comme le fit l’évêque de Dublin en 1180. Emprunter la chaussée de Picardie qui rappelle que la ville, pour la géographie, n’est qu’à moitié normande. Le musée traditions verrières, au Quartier Morris, est ouvert d’avril à novembre. Un peu plus loin, niché dans la cité, l’Hôtel-Dieu est un havre de tranquillité.

    Longer les murs du château pour rejoindre le parc ou monter la rue de l’Abbaye afin de déboucher place Carnot. Le château du XVIe, remanié par Viollet-le-Duc, dernière demeure d’un roi de France (Louis-Philippe) se devine au fond. Il abrite un musée.

    La collégiale est à main droite. Viollet-le-Duc, encore lui, a dit : «J’ai vu plus grand, j’ai vu plus haut, mais je n’ai jamais vu plus beau. » Il est temps de se perdre dans les petites rues où se cachent derrière leurs grilles des demeures merveilleuses et sur les murs quelques traces du Moyen Âge. Quatre venelles débouchent sur la chapelle du collège, qui, comme le château, se visite du 15 mars à la Toussaint.

     

     

     

     

     

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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