Jean-Charles Fleury ne perd pas de vue la ligne d’horizon

    Image=d-20150214-G3JRC5_highNi Tréportais ni Mersois mais un peu des deux, Jean-Charles Fleury connaît comme sa poche la mer et les marins. Il les a servis au bar de Londres et les guide à la Capitainerie.

    Le plus rigolo, c’est que je suis un titi parisien !» On pensait tenir le bon client avec «Charly» et l’on s’apprête à remballer cahier et stylo. Et puis non… Depuis le temps que sa haute silhouette tient de la douane de mer, d’abord à la frontière picardo-normande, à deux pas de la gare, puis dans la cabine de la capitainerie; depuis ces lustres où sa grande gueule et ses cheveux de plus en plus clairs paraissent devoir avertir le marin perdu de quelque écueil, le natif de Vernouillet mérite le qualificatif d’enfant du Tréport. Natif ou pas.

    Du corse et du breton

    Du côté de sa mère Huguette, Jean-Charles est à vrai dire breton (vu le caractère, on s’en doutait). «La famille était de Douarnenez. Mon grand-père est remonté jusqu’ici avec un de ses bateaux. Il accostait le long de l’ancienne pompe à gazole, dans le bassin de commerce. La famille a loué une maison à Mers, dans le quartier du dépôt. Un jour, le bar du Bassin s’est trouvé à vendre. Ma grand-mère et ma mère se sont dit que quitte à payer un loyer, autant que ce soit pour travailler…»

    Le grand-père est un sacré marin. On parle d’un temps où l’on pêchait la coquille à la voile, avec des chaluts à bâtons. «Un jour, il est reparti seul en Bretagne. Il avait payé le train à ses gars. Il s’est perdu à la pointe du Roc, à Jersey. Comme le premier mari de ma grand-mère avait disparu en pêchant la langouste au large de la Mauritanie, autant dire que côté navigation, dans la famille, j’étais tricard…»

    La famille du père de Jean-Charles est d’origine corse mais implantée en Normandie, à Aunay-sur-Odon, entre Caen et Saint-Lô.

    Les terriens ne sont pas à l’abri du drame. «Il y a eu un bombardement allié. Sur toute la famille, il est resté deux gars et une fille. Mon père a fait l’école de l’Air, il a travaillé au ministère puis dans le bâtiment et les travaux publics. Il fallait reconstruire la France. C’est comme ça qu’il est arrivé au Tréport où il a connu ma mère. Et puis il est allé de chantier en chantier avec sa petite famille, d’où ma naissance en banlieue.» C’est l’époque des bidonvilles aux portes de Paris, pas des HLM, vus aujourd’hui comme un enfer mais espérés alors comme le paradis sur terre.

    La mère de Jean-Charles continue à venir au Tréport tous les week-ends jusqu’à ce qu’elle reprenne le bar du Bassin avec son mari au début des années 70. Juste en face du port de commerce, qui tourne du feu de Dieu à l’époque, ce bistrot devient une adresse qu’on se refile sous toutes les latitudes. «Mon père – qui détestait le bar et faisait aussi le taxi – changeait l’argent, il parlait un peu d’anglais, d’espagnol, d’italien et de portugais. À force d’entendre toutes les nationalités sur les chantiers… D’où qu’ils viennent, les gars savaient qu’ils seraient bien accueillis.»

    Pas de besoin de vigiles

    Sur ce monde cosmopolite règne Huguette, petite bonne femme au langage franc et direct (c’est un euphémisme) que l’on revoit, les mains sur les hanches, houspiller des hommes d‘équipage deux fois plus lourds qu’elle. «C’est sûr que ce n’était pas facile tous les jours mais elle n’avait pas besoin de vigiles…»

    Le jeune Jean-Charles se cherche. Il suit les cours des Beaux-Arts à Amiens et à Rouen. Il lui en reste un bon coup de crayon et un talent de sculpteur. Il obtient le droit de naviguer, enfin. D’abord sur une planche à voile, dont il fut un des premiers adeptes, puis quelque temps à la pêche, sur l’Ex-Voto, un bateau de Honfleur. En 1978, il devient éducateur spécialisé à Canteleu, près de Rouen. Grâce aux horaires décalés, c’est l’opportunité d’assouvir sa passion de la voile, avec des copains de jeu comme les Amiénois Daniel Molmy, Pierre Antoine, héros malheureux de la dernière Route du Rhum ou Patrick Coulombel (cofondateur des Architectes de l’urgence).

    L’alchimie du bar de Londres

    En 1984 se présente l’opportunité de racheter le bar de Londres, à une maison de l’estaminet familial. Jusqu’en 1997, le Londres, qui semble veiller sur Le Tréport depuis la gare, sera le lieu de toutes les rencontres, dans un esprit très british. «On a eu jusqu’à douze nationalités dans le troquet, sourit encore Jean-Charles. Il y avait une alchimie, ça ne s’explique pas. L’ouvrier côtoyait le patron, le marin-pêcheur les étudiants… C’était une période plus insouciante, tout simplement parce qu’il y avait encore du travail. La musique y était aussi pour quelque chose. Au début, on était encore branché sur Radio Caroline. Ça changeait des autres bistrots…»

    Certains souvenirs sont beaux mais ces années sont éprouvantes. Notre homme n’en sort pas indemne. En 97, sa priorité est de se refaire une santé jusqu’à ce qu’une belle opportunité se présente en 2005: un emploi à la Capitainerie, d’où, sous l’autorité de l’officier de port, il surveille les bateaux alignés dans le bassin de pêche, commande l’écluse, fait approcher les cargos jusqu’à ce que le pilote les prenne en charge.

    Derrière ses fenêtres, il aperçoit sans trop de nostalgie le chantier de démontage du bar de Londres qui ne répondait plus aux normes. Le regard se tourne plus volontiers vers la mer. Il la voit, il la sent mais il reste trop souvent à quai pour être complètement heureux. Et il voudrait faire croire qu’il est Parigot…

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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