La justice se tient en son palais d’Amiens

    Cent magistrats, deux cents greffiers et des centaines d’intervenants extérieurs se croisent chaque jour aux marches du palais, dans le noble et délicat dessein de rendre la justice.

    palais (18)Il est le patron des lieux mais l’on comprend vite qu’il se considère avant tout comme un locataire, chargé un jour de transmettre à son successeur les clefs de l’édifice. Philippe Lemaire est procureur général, le premier personnage de la justice en Picardie. Pour le rencontrer, il faut gravir la longue volée de marches en pierre qui monte à l’entrée principale du palais de justice. Cet escalier n’a pas de fonction pratique : le rez-de-chaussée est rempli de bureaux, on aurait donc pu accéder de plain-pied aux services. Mais il ne doit rien au hasard, comme chaque détail d’une architecture qui clame : ici se rend la justice, elle est grande, elle est puissante, elle s’impose à tous.

    Légèrement plus haut que la cathédrale

    palais (2)« Évidemment, il n’est pas innocent que ce palais culmine plus haut que la cathédrale, même si elle prend le dessus grâce à sa flèche, ni que le justiciable soit obligé de gravir des dizaines de marches pour accéder à une salle d’audience », convient M. Lemaire, un nordiste pur jus – et fier de ses racines – arrivé à Amiens en septembre 2011. « À la révolution, les palais ont succédé aux parlements, qui avaient remplacé les maisons de justice. Ici, il fallait rendre la justice au nom du peuple, et plus au nom de Dieu. L’architecture consacre le temple de la loi ». Si la Bastille est tombée en 1789, il n’a été décidé de bâtir, sur le site de l’ancienne abbaye Saint-Martin, le palais de justice d’Amiens qu’en 1850, alors que la République, l’Empire, la Restauration et la monarchie de Juillet avaient déjà fait place à la Deuxième République. Mieux : le temps que les travaux fussent achevés, en 1880, la France connaîtra le Second Empire et la Troisième République ! Il est exemplaire de constater que malgré sept régimes en moins d’un siècle, rien n’a détourné l’État de sa volonté d’ériger ce temple.

    Le modèle grec

    palais (12)Les références à l’Antiquité sont omniprésentes, des colonnes doriques aux statues de penseurs. « À cette époque, on redécouvrait les sources philosophiques et architecturales gréco-romaines, indique Philippe Lemaire. Ce palais évoque le Parthénon. Il n’est d’ailleurs pas un cas unique. Des dizaines ont été inspirées de ce modèle. » Le palais écrase – « c’est fait pour » – au contraire par exemple de celui de Beauvais beaucoup plus plat, ouvert sur la ville, typique des années 70 qui voulaient mettre l’institution au niveau des citoyens. Preuve que les murs en disent autant que les discours sur l’ADN d’une société. « Les symboles sont des passeurs. Et puis on ne rend pas la justice n’importe où », résume M. Lemaire.

    Idées reçues

    Un palais de justice, pour résumer abruptement la vox populi, c’est l’endroit où l’on vient se faire punir. C’est très loin de la réalité. « Dans 70 % des cas, on vient ici pour régler des choses de la vie quotidienne, des choses fortes, parfois intimes », informe le procureur général. Et de dresser un inventaire à la Prévert : divorces, gardes d’enfants, adoption, partage des biens, relations avec les bailleurs, surendettement, contrôle de cessation d’activité des entreprises. Autre idée reçue : dans un palais de justice, il y a des magistrats. Certes, on trouve une centaine de juges et de procureurs, mais les autres fonctionnaires dépendant du ministère de la Justice, essentiellement des greffiers, se comptent au nombre de deux cents.

    Tout le monde s’y croise

    palais (17)17Chiffre encore plus étonnant : la justice en France est rendue par 80 % de non professionnels. Ce sont des juges consulaires, des conseillers prud’homaux, des jurés d’assises, des assesseurs au tribunal pour enfants. Au palais de justice, on croise également les vigiles, les avocats (qui ont leur foyer au rez-de- chaussée), le personnel pénitentiaire, les gendarmes et policiers (qui accompagnent les prévenus entravés jusqu’à la salle d’audience, le bureau du juge ou la geôle), l’association d’aide aux victimes, les huissiers audienciers et… les journalistes. C’est d’ailleurs un plaisir d’entendre le procureur général rappeler que « dans toutes les dictatures, une des premières choses qui a été supprimée, c’est la publicité des audiences ».

    3 QUESTIONS À

    « Un petit village »

    IMG_0172ÉRIC VIVEQUAIN, de Corbie, est huissier audiencier depuis une vingtaine d’années.

    ▶ Êtes-vous salarié du ministère de la Justice ?

    Pas du tout. J’agis par délégation de l’huissier de justice qui m’emploie. L’audience fait partie de sa charge. C’est une obligation pour lui de déléguer des clercs. À Amiens, nous sommes cinq, issus de quatre cabinets.

    ▶ Quel est votre rôle ?

    Avant l’audience pénale, nous sommes chargés de l’accueil, du pointage des victimes et des prévenus présents, ainsi que des avocats. Après l’appel des causes, nous présentons les dossiers dans un ordre précis : d’abord les prévenus détenus, pour libérer au plus tôt l’escorte, puis les avocats extérieurs, en fonction de l’éloignement de leur barreau (un Toulousain passera avant un Lillois), puis les bâtonniers, les avocats amiénois dans l’ordre de leur prestation de serment (les plus anciens d’abord), les prévenus sans avocats et enfin les dossiers des absents.

    ▶ Quelle est l’ambiance dans le palais ?

    C’est un petit village ! Quand je suis arrivé, il ne m’a pas fallu longtemps pour m’y retrouver. Il est vrai qu’à l’époque, on circulait librement. Aujourd’hui, avec le système des badges, c’est plus compliqué. Les rapports humains sont dans l’ensemble excellents. Après, c’est une question de personnalité. Il y a même des amitiés qui se nouent. Du côté des prévenus, il y a de tout. Certains viennent ici en souriant, ce sont des habitués. Pour eux, c’est une remise de diplôme ! D’autres comparaissent un peu par accident. On les sent écrasés par la sollenité du lieu.

    LES ANECDOTES

    C’est le pied

    palais (5)En haut des escaliers qui mènent à la salle des audiences solennelles (où fut également jugée l’affaire Sup de Co lors d’un marathon de plus d’une semaine) trône une allégorie de la justice qui présente un point commun avec la statue de saint Pierre à Rome : son pied droit est en effet usé à force d’avoir été frôlé par les justiciables, non pas dans l’espoir d’une rémission de leurs péchés mais bien d’une indulgence de leur juge.

    Jargon

    Petite ville dans la ville, le palais de justice ne bat pas sa monnaie mais possède sa langue. Une « compa au TGI » est une audience de comparution immédiate au tribunal de grande instance, « cinq jours aux assiettes » signifie que vous passerez la semaine en cour d’assises, croisant parfois dans la salle des pas perdus (le couloir) le PG (procureur général) ou le Premier (le premier président). Un mis en examen « descend » (chez le juge d’instruction) avant de « monter » (en maison d’arrêt, dite aussi zonzon).

    Une question d’honneur

    palais (15)La légende dit que l’un des deux architectes qui a conçu le palais de justice, Herbault, n’a pas supporté que les planchers intérieurs montrassent des signes de faiblesse, au point qu’un confrère dut les étayer, et qu’il se jeta du haut du tribunal.

    En souvenir de Martin

    Le palais de justice serait construit sur le site de l’abbaye Saint-Martin-aux- Jumeaux, laquelle aurait été érigée à l’endroit même où Martin coupa sa cape en deux pour la partager avec un pauvre, en 337. Tout ceci est évidemment contesté. En tout cas, un bas-relief représentant la « charité de saint Martin » est visible rue Lesueur.

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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