Le portrait comme un miroir

    Le portrait est célébré à Jacquemart-André et au Grand Palais. L’un emmène à Florence, au Cinquecento ; l’autre réunit 130 toiles de Vigée Le Brun (1755-1842).

    01- Bronzino - Portrait d Eleonore de Tolede
    Portrait d’Eleonore de Tolède par Bronzino, 1522, huile sur toile (Prague, NárodnÍ Galerie © National Gallery of Prague 2014)

    Rien n’oblige, évidemment, à enchaîner les deux expositions que réunit le VIIIe arrondissement. Si le cœur vous en dit, tentez l’expérience : comprendre ce qui unit et différencie l’art du portrait à deux siècles et demi d’écart vaut les trente minutes de marche. On en retient que le portrait est avant tout un miroir : d’enveloppe terrestre, certes, mais aussi d’une âme et d’une époque.

    Commençons par Jacquemart-André, un hôtel particulier le long du boulevard Haussman, digne à lui seul de la visite. La demeure qu’habita le couple de collectionneurs à la fin du XIXe abrite des œuvres de la Renaissance italienne ainsi que des peintures flamandes et françaises. Elle reçoit en sus, jusqu’au 25 janvier, une somptueuse exposition temporaire, Portraits à la cour des Médicis.

    Le portrait comme instrument de pouvoir

    Un siècle de portraits à Florence, c’est un siècle d’histoire. On part des austères représentations de ré- publicains, quand Savonarole (portrait de Fra’ Bartolomeo) a chassé les Médicis et imposé un gouvernement théocratique. Un brin illuminé, il promet le bûcher des vanités et finira sur le gril.

    Les Médicis reprennent le pouvoir par les armes. Leurs représentations sont martiales et tendent à réconcilier des factions que sépare un fleuve de sang (voir Alexandre de Médicis en armure par Vasari). Ils établissent enfin leur gouvernement sur des bases solides ; leurs visages en deviennent apaisés (Cosme Ier par Bronzino). Florence devient riche et fastueuse, capitale des arts, repaire des courtisans. Le portrait se fait miniature (voir les étonnantes huiles sur étain de Bronzino). Un joueur de luth est célébré (par Salviati). Dans le fond pullulent les références à Dante, Pétrarque et Bocacce.

    Les Médicis ne sont pas que mécènes. Les commerçants se sont mués en souverains : leurs fils sont papes, leurs filles – Catherine et Marie – reines de France. Le portrait entre alors en majesté… Le temps de grignoter un morceau dans la charmante cafétéria et d’un saut de puce, nous voilà au Grand Palais, pour y croiser une autre reine, Marie-Antoinette.

    Un avant et un après 1789

    HD_Marie-Antoinette en grand habit
    Marie-Antoinette en grand habit (1778), d’Elizabeth Vigée-Le Brun (© Kunsthistorisches Museum, Vienne).

    Elle est la grande affaire d’Elisabeth Vigée Le Brun, femme peintre imposée par la souveraine au cé- nacle phallocrate de l’Académie (pour qui le beau sexe est destiné à poser, pas à croquer) ; femme meurtrie condamnée à l’exil par les hordes révolutionnaires, pour cette même raison qu’elle était proche de la cour. Sa vie est un roman, qui épouse son temps, du roi de France au roi des Français en passant par la République, l’Empire et la Restauration ; il y a dans son œuvre un avant et un après 1789. Les portraits à la limite du rococo dans sa première manière expriment ensuite la nostalgie, deviennent plus dépouillés, traquent l’âme humaine tandis qu’elle est ballottée de la cour de Naples à celle de Russie en passant par Vienne. Ils ont l’odeur des feuilles mortes et des maisons fermées. Les paysages en arrière-plan remplacent les drapés.

    Un temps d’avance

    La grande force de l’exposition – la première que la France consacre à l’artiste – est de développer cette seconde phase, la plus méconnue. Comme à Florence, le portrait a tant à dire ! Royaliste dans l’âme, Vigée Le Brun annonce pourtant un temps nouveau quand elle célèbre la cellule familiale – la sienne, d’abord, en une vision idéalisée – ou quand ses aristocratiques modèles annoncent leur libération de tout carcan par une attitude effrontée, une bouche entrouverte, une lèvre purpurine. Vigée Le Brun fait scandale en représentant la reine « en gaule », vêtue d’une robe trop simple pour son rang. On entend alors le bruit d’un corset qui se déchire et part au bûcher. Celui des vanités ?

    A SAVOIR

    ▶ Portraits à la cour des Médicis Musée Jacquemart-André, 158 boulevard Haussmann (VIIe). Jusqu’au 25 janvier, tous les jours de 10 à 18 h (20 h 30 le lundi). Tarifs 14 et 12 €, moins de 7 ans gratuit. Visites guidées certains dimanches. Tél. 01 45 62 11 59. www.museejacquemart-andre.com

    ▶ Elisabeth Louis Vigée Le Brun Galeries nationales du Grand Palais, 3, avenue du Général Eisenhower (VIIIe). Jusqu’au 11 janvier, tous les jours sauf le mardi et le 25 décembre de 10 à 20 h (22 h le mercredi). Tarifs 13 et 9 €, moins de 16 ans gratuit. Visites guidées lundi, jeudi, vendredi et samedi à 14 h 30, mercredi à 14 h 30 et 19 h (22 et 16 €). Tél. 01 44 13 17 17. www.grandpalais.fr.

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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