Le Tréport gagne toujours à posséder un casino

    Le casino, sur le front de mer, est emblématique de la station balnéaire. Il épouse son histoire touristique depuis plus d’un siècle, des premiers bains de mer aux machines à sous électroniques.

    casino (17)Lorsque la ville du Tréport s’est relevée meurtrie de la seconde
    guerre mondiale, bien vite, un baraquement a tenu lieu de casino,
    au bout de l’esplanade. On peut trouver la préoccupation futile
    après cinq ans de privations et de malheurs. Au Tréport, c’était une
    manière de dire que la vie serait la plus forte et qu’elle reprendrait,
    certes pas comme avant, quand les élégantes empruntaient le funiculaire pour rallier le grand hôtel des Terrasses à l’établissement de jeu au bout de la promenade maritime, mais qu’elle reprendrait quand même.

    Tout change au XIXe

    casino (32)Car le casino épouse l’histoire du Tréport. La cité portuaire qui marque la frontière entre Normandie et Picardie n’a pas attendu le chemin de fer pour exister. Dès 1053 est attestée l’existence d’une abbaye fondée par les Bénédictins. À travers les siècles, Le Tréport se bat pour faire reconnaître sa différence du puissant voisin eudois qui voudrait bien ne voir en lui que son avant-port. On dit ainsi que si, sur un mur de l’église, un petit singe tire la langue en direction de la cité royale, c’est pour célébrer le procès gagné par un bourgmestre sous François 1er, qui obtint que fût reconnue la singularité de sa commune.

    casino (31)Pourtant, c’est bien de la ville d’Eu que vient le changement au milieu du XIXe siècle quand Louis-Philippe s’installe régulièrement au château et fait des villes soeurs un endroit à la mode pour tous les Parisiens. Ajoutons que le train met soudain le Musoir à trois heures de la Tour Eiffel et, pour compléter l’information, que la famille Desjonquères crée en 1896 la verrerie qui existe toujours, à cheval entre Mers-les-Bains et Le Tréport. Tourisme, chemin de fer et industrie : le trio gagnant vient compléter l’identité séculaire du lieu, liée à la pêche en mer.

    Les Allemands font tapis

    casino (22)Le touriste, c’est bien connu, s’ennuie en vacances. Pour mieux capter son intérêt et son portemonnaie, un petit casino de bois est créé, qui bien vite s’avère trop petit. On en bâtit donc un en dur, en 1897, édifice superbe et vaste, qui allait de l’actuel casino au Forum de la plage. Les années folles, hélas, sont interrompues par la folie des hommes. En 1942, les Canadiens débarquent à Dieppe. C’est un massacre, qui prépare la victoire du 6 juin 1944. Les Allemands décident que tout bâtiment qui dépasse du front de mer, le long du mur de l’Atlantique, doit être rasé afin de ne pas servir de point de mire à l’aviation alliée. Le casino du Tréport devient ainsi un tas de ruines, hélas imité par les villas et l’hôtel Trianon…

    Banco

    casino (23)Le casino revivra et la ville avec lui. Ce n’est pas un simple cercle de jeu mais tout à la fois, au fil des ans, une salle polyvalente, un théâtre, un cinéma, un bowling, une discothèque (le Victoria, inaugurée le 4 mars 1971)… Dans les années 60, de grands noms s’y produisent : Bill Coleman, les Petits Chanteurs à la Croix de Bois, Françoise Hardy, Jean Ferrat, Adamo, Gilbert Bécaud, Jacques Brel… Mais la mode est à Saint-Tropez ou Deauville plutôt qu’aux bords de Manche. Un tourisme plus populaire se développe. Le casino a bien du mal à tirer son épingle du jeu, avec sa seule table de boule, jusqu’à ce qu’en 1987, un ministre de l’Intérieur du nom de Charles Pasqua ne sauve tout le secteur en autorisant les machines à sous, les fameux bandits manchots, jusqu’alors accessibles par le seul biais des films américains ou d’une villégiature dans l’arrière-salle d’un café toulonnais.

    Merci Pasqua

    casino (38)Le casino tient bon Mers a laissé fermer son casino (il n’a rouvert qu’il y a quelques années) mais Le Tréport a tenu bon. Les machines permettent de toucher une clientèle plus familiale que la roulette ou le black jack. Évidemment, le casino – exploité par le groupe JOA depuis 1997 – connaît la crise, comme toutes les entreprises de loisirs, mais il réussira grâce à cette manne à dépasser allègrement le siècle d’existence. Aujourd’hui, il emploie 43 personnes, propose des jeux, mais aussi un restaurant et un cinéma et contribue allègrement aux finances locales. Car il est plus imposé que toute autre entreprise. Finalement, le joueur qui n’a jamais perdu au casino, c’est Le Tréport…

    3 QUESTIONS À MICHAËL DUMONT

    « Pas que les jeux »
    casino (42)MICHAËL DUMONT est depuis 2013 le directeur du casino du Tréport,
    exploité par le groupe JOA (21 casinos en France, 1 500 salariés)

    ▶ Peut-on dire que rares sont les professions plus réglementées que la vôtre ?

    Oui ! Chacun de nos collaborateurs doit avoir un casier judiciaire vierge et être agréé par le ministère de l’Intérieur. Parce que nous exerçons un métier d’argent, nous sommes au préalable auditionnés par la police judiciaire. Le taux de redistribution des jeux est fixé par l’État : 85 % au minimum, même si dans les faits, nous sommes aux alentours de 92 %. Pour exemple, la Française des Jeux n’est qu’à 60 %. Des sociétés possèdent le monopole de vente des machines à sous agréées. Si nous décidons de les bouger, nous devons d’abord en informer le ministère et fournir un plan. Le jour du déplacement, un officier de police sera présent. Enfin, il faut savoir que les jeux sont taxés à hauteur de 50 % par l’État.

    ▶ Que représente le Tréport sur la carte de France des casinos ?

    casino (51)C’est un établissement convivial, à taille humaine. Notre clientèle est variée, composée des touristes, des habitants du coin et de tous ceux qui possèdent une résidence secondaire. Notre atout, c’est la proximité de Paris ou de villes importantes comme Amiens. En saison, nous pouvons accueillir de 700 à 1 000 visiteurs en une journée. Nous proposons 88 machines à sous, deux tables de blackjack, une de roulette et une roulette anglaise électronique. Je pense que le panier moyen se situe sous les 50 euros. Nous employons 43 personnes qui exercent une vingtaine de métiers différents. Nous sommes ouverts 365 jours sur 365 sans aucune exception.

    ▶ Quels sont vos projets ?

    casino (48)La délégation de service public avec la mairie vient d’être renouvelée pour dix ans. Nous voulons plus que jamais nous inscrire dans la vie locale, car le casino ne se résume pas aux jeux, loin de là. L’idée est de développer le restaurant, de maintenir l’activité du cinéma avec des sorties nationales. Nous réfléchissons aussi à la création d’une salle de séminaire. Nous nous engageons aussi sur les animations. Le dernier bain de l’année connaît un beau succès, les navettes pour le marché de Noël aussi. Dernièrement, nous avons fait venir des jet-skis sur la plage.

    LES ANECDOTES

    Une promesse tenue

    casino (27)Le musée des Enfants du vieux Tréport présente une superbe maquette en bois du casino tel qu’il trônait au bout de l’esplanade jusqu’à la deuxième guerre. Cet objet a une belle histoire. Un Mersois, Bernard Fossé, n’avait jamais oublié la photo en noir et blanc de sa mère et de son père, qui s’étaient connus et étaient tombés amoureux entre les tables de roulette du vieux casino. Il leur avait promis de fabriquer un témoignage de cette rencontre qui lui avait valu de venir au monde et il a tenu parole, pour le plus grand plaisir des milliers de visiteurs du musée.

    Ici Londres

    casino (15)L’histoire – à vérifier, pour être honnête – dit que les bâtiments de bric et de broc qui accueillirent le casino provisoire à la libération auraient auparavant servi de base londonienne au général de Gaulle. Il est vrai qu’à sa manière, l’appel du 18 juin, c’était un sacré coup de poker.

    Des bains et des jeux

    casino (20)Au fait, pourquoi les casinos se concentrent-ils sur les côtes ou dans les villes d’eau (Saint-Amand-les-Eaux, Forges-les-Eaux, Plombières-les-Bains…) ? C’est tout sauf un hasard. Une loi de 1907 stipule, en effet, que l’exploitation des casinos est réservée aux stations balnéaires, thermales et climatiques. Une autre de 1919 interdit tout jeu de hasard dans un rayon de 100 km autour de Paris (ce qui explique qu’Enghien-les- Bains soit encore le plus grand casino de France). Enfin, une loi de 1988 a élargi l’autorisation aux villes ou stations classées touristiques constituant la ville principale d’une agglomération de plus de 500 000 habitants.

    Non-stop

    casino (35)Le casino du Tréport est ouvert tous les jours de l’année, de 10 heures à deux heures du matin (trois heures le week-end). Pour autant, on y travaille plus tard (pour arrêter les tables de jeu) et bien plus tôt, pour nettoyer, ranger, inspecter les machines. Au final, pour trouver une plus grande amplitude horaire, il faut parcourir… quelques centaines de mètres pour se rendre à la verrerie SGD dont les fours ne s’éteignent jamais !

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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