Les mille vies, cent passions et dix-sept boulots de Sylvain Atrous

    Image=d-20140906-3559U7_highIl aurait dû être mineur, il sera poète, chanteur, comédien, auteur de livres, scénariste de BD, père, maire, vendeur de vin, de fenêtres PVC et de lunettes de WC.

    À l’heure qu’il est, Sylvain Atrous devrait superviser la saison du café-théâtre de l’hôtel de Paris, à Ault. Las, un incendie accidentel a endommagé l’établissement, dont l’ouverture n’est pas prévue avant plusieurs semaines. L’homme de 64 ans tourne-t-il en rond ? A d’autres! Dans la maison qui semble régler la circulation au centre de Cuverville-sur-Yères, dans cette magnifique vallée qui relie Foucarmont à Criel-sur-Mer, les tables sont pleines de papiers et de disques vinyl, les étagères de cafetières, les plafonds de maillots de rugby.

    Tout commence à Sallaumines, dans le Pas-de-Calais. La guerre vient de se finir. Lakdar y garde des prisonniers allemands. Ce tirailleur algérien est un héros, un vrai, militaire de 18 à 33 ans, auteur de faits d’armes à Bir Hakeim, Monte Cassino… La France est le seul amour de cet orphelin jusqu’à ce qu’il croise Lucienne, fille de mineurs venus de Belgique côté paternel, du Tréport versant maternel. Ils se causent de si près que le ventre de Lucienne s’arrondit. Dans les corons, ça jase, et dans la belle-famille, ça grimace, mais Lakdar est finalement adopté. Il dépose l’uniforme. Il sera mineur à son tour.

    Dix ans d’insouciance

    Sylvain naît le 19 mai 1950. Commencent pour lui dix ans qu’il évoque encore comme un paradis perdu: «La famille était unie, papa a acheté la première Versailles du quartier. Le métier était dur et il tuait jeune mais les houillères rendaient la vie plus douce. On était soignés, logés, chauffés gratuitement. Je me souviens des vacances à la Napoule. Dans le quartier, il y avait toutes les nationalités. Il n’y avait pas de racisme, il n’y avait pas de chômage. L’un explique peut-être l’autre…»

    Au début des années 60, des hommes surgis d’une Traction demandent avec insistance après Lakdar Atrous et, quand ils le trouvent, conversent longuement avec lui en arabe. «Le FLN voulait qu’il aide financièrement le mouvement de libération algérienne. Lui, il refusait, il disait qu’il s’était battu pour la France.» L’ancien combattant est finalement menacé de mort. Certaines nuits, des gendarmes dorment à la maison pour la protéger. La maréchaussée finit par conseiller aux Atrous de changer d’air, pour leur bien. On se souvient des vacances au Tréport: ce sera donc la ville d’Eu, sans un sou, dans une maison trop petite pour les six enfants. «J’ai découvert le mal à cette époque», se souvient Sylvain.

    Comme deux de ses frères, Sylvain est envoyé à 11 ans chez les enfants de troupe, à Tulle en Corrèze. Une vie rude qui ne convient pas au gamin d’un mètre 31 et 27 kg, trop vite sorti de l’enfance. «A l’été 65, j’ai appris que j’étais viré du lycée militaire, que j’avais un petit frère, le septième venu sur le tard, et que je commençais à travailler, comme mon père, à la fonderie Margot le 1er août.»

    Vétérinaire en toute illégalité

    Sa voie est tracée: Sylvain fera un bon ouvrier. Sauf que lui que taraude déjà l’envie de monter sur les planches ne trouve pas sa place à l’atelier. Comme il faut bien manger, il va travailler, «dix-sept boulots et seulement deux ans de chômage, que j’ai détestés!». Il vendra du vin, des lunettes de toilettes, il sera maître-chien, commercial pour un journal d’annonces, brocanteur, et…«assistant-vétérinaire, un métier qui n’existe pas, que j’ai exercé vingt ans en toute illégalité!» Les Drs Dormaëls et Surget ont embauché ce petit gars débrouillard comme secrétaire et bien vite lui ont demandé de donner une piqûre par ci, d’enlever une tumeur mammaire par là…

    Surtout, le Dr Surget – «mon mentor» – a compris que Sylvain ne vivait que pour les belles phrases, qu’elles soient déclamées au théâtre, chantées par Brel ou Ferré, lues dans un livre ou écrites dans un cahier d’écolier. «Je ne sais pas d’où ça me vient, peut-être de maman, qui chantait tout le temps et avait gagné un concours de chant, à La Napoule, avec «Les Feuilles mortes»…» A la ville d’Eu, il ne perd pas une occasion de chanter, jouer, se grimer, avec la troupe de Mlle Heudebert qui présente deux spectacles par an ou avec celle du Dr Surget, qui lui fait découvrir Brecht ou Goldoni, plus tard avec ses copains du Carcahoux, à Blangy.

    Monsieur le maire

    Cette scène, il n’en descendra plus, même quand il devient deux fois père, qu’il est élu conseiller municipal adjoint (à Sept-Meules, où il crée avec d’autres la Fête de la Pomme) et même maire, à Cuverville («à chaque fois que j’ai présidé une commémoration au monument aux morts, j’ai pensé très fort à papa»).

    Car en 2006, le galibot a posé ses valises dans l’ancien café du village de 350 habitants qu’avec sa nouvelle compagne, Anne-Marie, il a décidé de transformer en café-théâtre, sous le nom de Cafet’Yères. Pari fou. La première représentation attire royalement douze spectateurs mais le carnet d’adresses et le bouche-à-oreille fonctionnent du feu de Dieu. Suivront 250 spectacles, d’inconnus talentueux ou de pointures comme Enzo Enzo, Allain Leprest, Bruno Brel… Et puis Sylvain décide de vendre Cuverville, de décrocher son écharpe de maire, de transférer la scène à Ault et de préparer un déménagement dans le sud, du côté d’Hyères, d’ici trois ans. «Piaf a toujours dit qu’il ne fallait pas faire la chanson de trop», justifie-t-il. Il reste tant de vies à vivre…

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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