TRACES DE BRESIL AU CHATEAU D’EU

    La demeure royale de Louis-Philippe, aux confins de la Picardie et de la Normandie, fut aussi le refuge des Orléans-Bragance, après qu’une révolution eut renversé l’empereur du Brésil.

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    Le château d’Eu, royal et un peu impérial…

    D’un côté le Brésil, grand comme quinze fois la France, peuplé de 200 millions d’habitants, à 9000 kilomètres de Paris ; de l’autre la ville d’Eu, ses 7000 Eudois et ses 18 kilomètres carrés. Quel rapport ? Le château, bien sûr !

    Il est la propriété de la famille d’Orléans depuis le mariage de Mademoiselle de Penthièvres avec Louis-Philippe Égalité (celui qui vota la mort du roi), en 1769. Leur fils Louis-Philippe, qui sera roi des Français (et non de France) de 1830 à 1848, chérit particulièrement cette demeure, assez proche de Paris pour garder un œil sur le gouvernement du pays, assez éloignée pour se prémunir des attentats, sport national à l’époque. Il y recevra à deux reprises la reine Victoria d’Angleterre et une fois renversé émettra en vain le vœu d’y finir tranquillement ses jours.

    castle (9)Deux prétendants pour deux filles à marier

    Le fils puîné de Louis-Philippe et la reine Amélie se nomme Louis, duc de Nemours, lui-même père de quatre enfants dont Gaston, né en 1842.

    De l’autre côté de l’Atlantique s’est créé un empire en 1822. Drôle d’empire, qui revendique son indépendance de la tutelle coloniale portugaise et place à sa tête un membre de la famille royale lusitanienne, Pierre 1er, qui abdique précipitamment en 1831 alors que son fils, Pierre II, n’a que cinq ans. Cet érudit se révélera pourtant un grand homme d’état, modernisant son pays, lui assurant une place dans le concert des nations. Il perd en bas âge ses deux fils. Sa fille Isabelle lui succédera donc. Il s’agit de la marier ainsi que sa sœur Léopoldine. Après de longues tractations, on fait venir deux princes d’Europe, à charge pour les jeunes gens de se choisir ! Isabelle porte son choix sur… Gaston, le comte d’Eu.

    Retour au bercail

    castle (22)Ce dernier renonce à ses droits à la couronne française. D’après sa fille, il gardera toujours la nostalgie du château d’Eu où il se souvient d’avoir sauté sur les genoux de la reine Victoria.

    L’empire tombe comme un fruit mûr, sans qu’une goutte de sang ne soit versée, en 1889. Pierre II meurt deux ans plus tard en France. Après quelques pérégrinations, Isabelle – qui lors de sa troisième régence a aboli l’esclavage – et Gaston s’installent presque naturellement au château d’Eu, qu’ils rachètent en 1905 au duc d’Orléans, frappé par la loi d’exil.

    carte_postale_29_juillet_1912L’édifice a été victime d’un terrible incendie trois ans plus tôt. On peut dire que sans la princesse brésilienne, qui mourra au château d‘Eu en 1921, et son mari, on contemplerait aujourd’hui à sa place un terrain vague ou une salle omnisports.

    Leur fils Pierre suivra leurs traces. C’est à la ville d’Eu que naîtra Isabel de Orléans e Bragança e Dobrzensky de Dobrezenicz – bref, la comtesse de Paris – qui malgré la vente du château, occupa jusqu’à ses derniers jours, en 2003, le pavillon Montpensier au fond du domaine et jouissait en ville d’une popularité immense. Personne n’ignore qu’elle était l’épouse du prétendant au trône de France, le comte de Paris. Moins nombreux étaient ses concitoyens à soupçonner qu’elle fût la petite-fille du dernier empereur du Brésil.

    La berline, magnifique souvenir d’un fugace empire

    castle (2)Dans le château-musée, les traces de cette épopée brésilienne sont nombreuses. On pense d’abord à la berline de Jean V du Portugal. Elle fut construite entre 1725 et 1729 à Paris puis traversa l’océan en 1808 pour revenir en Europe en 1889 et rejoindre la Normandie en 1905. Redécorée certainement pour le mariage de Pedro I, elle témoigne des fastes du jeune empire brésilien. Non loin de la pièce qui est réservée à cette merveille, on croisera la pendule des Trois Grâces, offerte par le duc d’Aumale à Gaston pour son mariage avec Isabelle en 1864. Ses trois faces s’ornent des initiales des époux, ainsi que des armoiries du Brésil et de la maison d’Orléans. On ne manquera pas les peaux d’alligators disposées en guise de tapis un peu plus loin ni, surtout, le salon noir, où trône le portrait en pied de PedroII.

    LES ANECDOTES

    Sainte Isabelle?

    la_loi_d_orEn mai dernier, Dom José Palmeiro Mendes, un abbé émérite du monastère de Sao Bento à Rio, a rendu visite au château. Son but: enquêter dans le cadre de l’ouverture d’une enquête pour la béatification de la princesse Isabelle, connue sous le nom de Rédemptrice pour avoir, lors de sa troisième régence, en 1888, définitivement aboli l’esclavage. Paradoxalement, cette mesure généreuse attisera la colère des grands propriétaires, précipitera la révolution militaire et contribuera à l’empêcher de devenir l’impératrice Isabelle.

    Retour d’exil

    Si la princesse Isabelle est morte au château d’Eu, en 1921, elle est inhumée au mausolée impérial de Petropolis, au Brésil, tout comme son époux Gaston et son père Pedro II.

    Un drôle de gibier

    Avant l’union de Gaston et Isabelle, Joinville, fils cadet de Louis-Philippe, avait épousé Françoise, fille de Pedro Ier du Brésil. À son arrivée en France, elle défraya la chronique en réclamant notamment, lors d’un banquet de l’Entente cordiale au château d’Eu, en 1843, que lui fût servi du perroquet rôti.

    Bibliographie

    Sur le sujet, on lira avec intérêt les mémoires d’Isabelle, comtesse de Paris, petite fille de Gaston d’Orléans, sous le titre Tout m’est bonheur (Robert Laffont). Ne pas manquer non plus Je suis l’empereur du Brésil, de Jean Soublin (Seuil), Mémoires imaginaires de Pedro II qui sont une merveille d’érudition.

    Pratique

    Le musée Louis-Philippe qui partage le château d’Eu avec la mairie est ouvert du 15 mars au dimanche suivant la Toussaint, de 10 heures à midi et de 14 à 18 heures. Fermé le mardi toute la journée et le vendredi matin.

    3 questions à Alban Duparc

    castle (42)«Une page d’histoire»

    Alban Duparc est depuis 2006 le conservateur du musée Louis-Philippe au château d’Eu.

    Le Brésil et le château d’Eu, est-ce une histoire méconnue?

    Certes, à la création du musée en 1973, l’urgence était d’acquérir des pièces en rapport avec Louis-Philippe, car il ne restait presque plus rien. Cette œuvre de longue haleine atteint maintenant son but et nous pouvons penser à tout ce qui se rapporte à la présence d’Isabelle et de Gaston, puis de leur fils Pierre.

    Les objets sont déjà nombreux dans le musée mais nous avons quelques raretés dans nos réserves- dont des coiffes d’Indiens d’Amazonie – qui, je le concède, mériteraient d’être mises en valeur.

    Les contacts avec les Brésiliens sont fréquents. Nous avons même accueilli des touristes brésiliens férus d’histoire venus spécialement au château. Le chercheur canadien qui fait référence sur l’empire, Roderick Barman, a traversé l’Atlantique pour passer deux jours ici.

    On est bien loin de Louis-Philippe…

    castle (27)Oui et non, car Gaston était son petit-fils, et sa renonciation à ses droits héréditaires fait encore débat.

    Pour ma part, je vois un lien entre les deux souverains, qui ont assumé le pouvoir par devoir, davantage que par goût, et ont répugné à faire couler le sang pour sauver leur couronne.

    Enfin, Louis-Philippe désirait par-dessus tout finir ses jours anonymement à la ville d’Eu – il manifestait pour cette demeure familiale un attachement sentimental important – quand Pedro II rêva jusqu’à son dernier souffle de retourner au Brésil. Or chacun mourra en exil…

    Finalement, le Brésil n’est-il pas une autre manière de «lire» le château d’Eu?

    Oui. L’histoire du château est riche parce qu’elle épouse celle du comté d’Eu. C’était un comté-pairie, ce qui signifie que son titulaire était pair de France, donc par définition un personnage important, toujours proche du roi.

    De la construction par les Guise à la famille impériale brésilienne, en passant par la Grande Mademoiselle, s’intéresser au château d’Eu, c’est tout simplement s’intéresser à l’histoire.

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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