“Il n’a pas pris trois desserts !”

    Il y a des dossiers dans lesquels on sent les juges impatients de cogner, et de cogner fort, tant les exaspèrent les prévenus, par leur bêtise, leur insolence, et plus souvent encore les deux réunies. Et il y a des cas où l’on conçoit d’emblée que si la peine tombe, ce sera à contrecœur, faute de mieux.
    Jules a 26 ans depuis trois semaines quand il comparaît le 23 avril dernier. Son casier judiciaire compte dix-huit mentions, « et encore, comme c’est purgé tous les ans, on peut imaginer que vous avez été condamné davantage », estime le président Manhes. « J’ai bien dû passer sept ans en prison », acquiesce Jules. « C’est l’essentiel de votre jeunesse, se désole le magistrat. Vous n’en avez pas marre ? » Jules hoche la tête : « Oui, c’est pas une vie. » Laurent Manhes insiste : « On se demande même si vous ne faites pas tout pour y retourner ? » Jules hésite : « Non, non, je suis mieux dehors, quand même ! »
    Le 20 avril, dans le foyer qui l’héberge depuis sa dernière sortie de détention, il a passé sa matinée à s’enquérir de ses démarches (soins, RSA, papiers). « L’après-midi, on a fait un foot entre nous, et puis j’ai traîné. En fin d’après-midi, j’ai trouvé par terre un chéquier avec une carte d’identité. J’avais faim, j’avais rien, alors… »
    Alors une heure plus tard, les policiers l’ont interpellé au Buffalo Grill de la rue d’Athènes, à Amiens. Jules venait, pour régler une bière et une assiette de tapas, de tenter d’user d’un chèque de 10,80 euros au nom d’Amandine. Cette salariée de l’hôpital est tombée des nues : « Je viens de regarder dans mon sac, c’est vrai qu’il me manque mon chéquier et mon portefeuille. Je n’ai aucune idée de l’endroit où je les ai perdus. »
    Le juge fait remarquer que si le vol est puni de trois ans, le recel en «vaut » cinq. Me Claire Gricourt objecte qu’en droit, « le vol n’est pas établi. Et s’il n’y a pas vol, il n’y a pas recel ».
    L’essentiel est ailleurs : Jules, dans son beau maillot du FC Barcelone, va-t-il retourner en prison, dont il n’est sorti qu’en février ? Le préjudice est minime. « Il n’a pas pris le plat le plus cher de la carte, il n’a pas commandé trois desserts. À sa manière, il a été honnête », plaide l’avocate. « Mais à dix-huit mentions, vous ne pouvez plus sortir des clous », constate le procureur.
    Les juges délibèrent un peu plus que de rigueur (quand on ne fait pas de l’abattage, on peut humaniser les peines), relaxent du recel et prononcent trois mois avec sursis. Le président se fait conseiller : « Ce soir, vous rentrez chez vous (NDLR : un comble pour un SDF !), mais il faut que ça s’arrête. Ce nouveau boulet vous a frôlé de très près ».
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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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