J moins quatre

    Photo by Maddi Bazzocco on Unsplash

    À quoi ressemble le dimanche de Jacky Kulik ? Regarder la pluie tomber sur les arbres du jardin, les premiers froids pincer les derniers fruits ? Dans la chambre, la valise doit déjà être sortie. Il faudra passer trois semaines à Amiens, à compter de ce jeudi 21 novembre, loin de Violaines (Pas-de-Calais), mais plus près d’Élodie, du souvenir d’Élodie, du chemin de croix d’Élodie. La route du retour, chaque week-end, ne passera pas par Péronne et c’est tant mieux. Il a prévu de ramener ses légumes, ses bocaux, peut-être quelques-unes de ses bières préférées. Ce palais de justice qui l’attend a été son phare pendant presque dix-huit ans. Il aspire à ce procès mais ce procès l’aspire ; sa perspective l’a fait tenir debout, quand il a fallu reconnaître le corps torturé de sa fille, l’enterrer aux côtés de sa sœur et de son frère, morts en bas âge, laisser Rose-Marie les rejoindre dans cette terre mêlée de charbon. Il sait que chaque détail le meurtrira comme une goutte d’alcool sur une plaie vermillon ; il sait que tout geste de défense deviendra à ses yeux une provocation. Car lui, Jacky, il sait ce dont le reste du monde a le devoir de douter : Bardon est coupable.

    À quoi ressemble le dimanche de Willy Bardon ? Regarder une pluie identique ruisseler sur des arbres aussi désolés, mais dans l’Aisne ? Dans un coin, une autre valise est prête. Il sera également, pendant trois semaines, un exilé venu en voisin dans la capitale picarde, confronté matin et soir à l’incongruité des loupiotes du marché de Noël. Penser à ce qui fut : 2002, sa mise en examen de 2013, sa détention, sa remise en liberté. Ressasser qu’il faudra faire bonne figure huit à douze heures par jour, car si l’on ne juge pas les gens sur leur mine, mieux vaut quand même l’avoir bonne pour convaincre six jurés et trois magistrats de son innocence. Il sait que sa vie va être disséquée pendant dix jours : s’il a mal parlé à son institutrice, on le saura ; quel apéritif préférait son père, on l’apprendra ; ses positions sexuelles préférées, ses fantasmes, ses mensonges conjugaux et professionnels : tout ce que chacun emporte dans sa tombe, il le verra étalé en audience publique. Il devra serrer les dents car lui, Willy, proclame ce dont tout le monde doute : il est innocent.
    À quoi ressemble le dimanche de Stéphane Daquo, l’avocat de la défense, Anne-Laure Sandretto, celle de la société, Martine Brancourt, la présidente ? Pantoufler devant Drucker, déjeuner en famille ou remettre le nez dans ce dossier annapurnesque ? Le cas échéant, quel tome choisir, quelle page extraire, que vérifier ? Pour l’un, penser au soir qui ne sera pas synonyme de sommeil, comme tous les soirs depuis longtemps, parce que le diable n’est pas le seul à se cacher dans les détails : l’acquittement aussi, parfois. Et s’il passait à côté ? Pour les autres, récapituler ce qui prémunit d’un désastre judiciaire, la liste des témoins, le plan d’audience, les mesures de sécurité. Plus le dossier est volumineux, plus le risque d’incident – ou pire, de complément d’information – augmente. Ce n’est pas un oracle ; c’est une statistique.
    Et puis il y a les autres, l’auteur de ces lignes pour n’en citer qu’un. Ils n’en peuvent plus d’attendre ce procès, parce que c’est une « belle affaire », avec dix mille guillemets, comme le pompier parle d’un « beau feu » ou le chirurgien d’un « beau cas de psoriasis ».
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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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