La belle histoire

    Aux assises de l’Oise, on jugeait le mois dernier Amine, 25 ans aujourd’hui, pour le meurtre d’Issa, 29 ans à l’époque, le 10 juillet 2016 dans le quartier Bellicart, à Compiègne.
    L’enfance n’excuse pas tout mais elle explique. Amine est né à Fès (Maroc) du coup de foudre d’une habitante de la cité des tanneurs et d’un autre sujet du royaume chérifien, revenu au bled pendant l’été, pour mieux rentrer à Compiègne une fois marié et père…
    Pendant huit ans, Amine est élevé par ses grands-parents maternels, dont il est arraché d’un coup pour rejoindre en France un papa qui admet ne jamais s’intéresser à lui : « C’est vrai, il y a eu un fossé entre nous. En fait, c’est ma sœur qui s’en est toujours occupé ».
    La cité Bellicart, c’est un petit groupe d’immeubles situé au fond d’un cul de sac, haut lieu du trafic de cannabis, où tout ce qui porte un uniforme ne s’aventure pas sans beaucoup de méfiance et un peu de renfort. C’est aussi un lieu d’humanité et de solidarité. Ainsi, la famille malienne située sur le même palier que la tante d’Amine lui ouvre naturellement ses portes. « Le jour même où il est arrivé, mon fils Bakary l’a ramené chez moi. J’avais quatre fils, j’en ai eu cinq , se souvient la mère. Ils ont grandi ensemble. Moi, j’avais confiance. Il est encore venu me saluer le dernier jour du ramadan. Maintenant, j’ai des regrets parce que si je n’avais pas ouvert ma porte, mon cœur, ça ne serait pas arrivé… »
    « ça », c’est une énormité, un tabou. « Pour moi, il a tué son frère » pleure la maman. Car Amine a tué Issa, le grand frère de la famille qui l’avait accueilli. Le réseau de stupéfiants était tombé, la cité bruissait de rumeurs de balance et d’une lutte pour reprendre le business. Face à un « grand » à l’autorité naturelle, Amine a voulu montrer que lui aussi était un dur. Il a sorti des armes – qui semblent être en libre-service dans ces banlieues sensibles –, Issa n’a pas reculé, Amine a fait feu.
    Et le père ? Le jour où son fils est devenu un meurtrier, il a courageusement pris un avion pour le Maroc, y restant plusieurs mois jusqu’à ce que le climat s’apaise. « Courage fuyons », ironise Me Frank Berton, avocat du gamin. En prison comme au procès, Amine n’a eu aucune nouvelle de sa mère. Son père serait bien venu mais… « Je n’ai pas pu, j’ai mal dormi », a-t-il expliqué à un Berton éberlué (et pourtant, il en a vu).
    Amine se retrouve seul avec ses 18 ans à purger. Elle est nulle, la belle histoire du petit Marocain et de la famille malienne, parce que les millions du trafic de shit, la misère économique et intellectuelle, la violence érigée au rang de mode d’expression, sont finalement les plus forts. Et de loin.

    Post scriptum

    Le 8 février 2020 à 19 h 45, un homme est de nouveau blessé par arme à feu place de l’Echarde à Compiègne. Il s’agit d’un des frères d’Issa Camara, la victime de 2016.
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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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