On était à Laon, devant la cour d’assises de l’Aisne, un soir de novembre 2015. On ne va pas se le cacher : Laon by night en novembre, ce n’est pas Broadway. La cour venait de se retirer pour délibérer, pile à l’heure où s’éclairaient dans la brume de la cité couronnée quelques fanaux signifiant que de bonnes âmes étaient prêtes à nous alimenter d’autre chose que de plaidoiries.
    Il y avait là Antoine, bien plus copain que concurrent, Sandrine et Arnaud, deux avocats de Beauvais devenus eux aussi des amis, à force de passer nos journées et une partie de nos nuits en audience. Nous étions en verve, et même un peu rigolards. Vous pouvez en être choqués. Après tout, on jugeait un homme accusé de quatre viols à Compiègne. Comme circonstance atténuante, concevez qu’à fréquenter l’horreur, on finit par lui opposer nos rires comme d’autres exhibent une gousse d’ail face à un vampire…
    Faut dire que le client de Sandrine et Arnaud était un drôle de numéro. Il se décrivait comme footballeur de génie, étudiant brillant, professionnel reconnu, proche de François Mitterrand et Martine Aubry et homme à femmes quand la réalité était tout autre : licencié dans une miteuse équipe de vétérans, sans diplôme, distributeur de prospectus, largué par sa femme. On avait atteint un sommet quand il avait lancé à la présidente : « Madame, je n’avais pas besoin de violer, moi ! Sachez qu’on me surnommait le démonte-pneu. Vous voyez ce que je veux dire … »
    Oui, on riait de bon cœur, et la cathédrale semblait protéger ce trait d’innocence dans la nuit froide du crime. Un restaurant était ouvert. Il proposait à la carte des ris de veau, des entrecôtes généreuses, des profiteroles et un bourgogne à vous redonner foi en l’humanité. Pour le patron, une pareille tablée, un soir en semaine, c’était une aubaine qu’il entretenait à coups de verres de la maison, quand il a passé la tête en haut de l’escalier, l’air soudain inquiet : « Dites, vous ne seriez pas avocats ? Parce qu’il y a le palais qui vous cherche ! » Personne n’avait désactivé le silencieux de son portable, ni songé à regarder l’heure ! On a payé en deux temps trois mouvements, traversé la ville haute au pas de charge. Presque aux grilles de l’ancien palais épiscopal, Sandrine et Arnaud se sont tournés vers Antoine et moi : « Dites, ça vous dérange d’attendre cinq minutes ? Parce que là, ça va se voir qu’on était ensemble … »
    Quand leur client a pris dix-huit ans de réclusion criminelle, nous n’étions ni dégrisés, ni moroses. Il en aurait fallu davantage. Aujourd’hui que le virus m’assigne à domicile, je pense à Antoine, parti en région parisienne, à Sandrine qui, lasse de porter toute la misère du monde, a trouvé, je l’espère, la sérénité loin de la Picardie et surtout Arnaud, confiné à jamais dans l’éternité. Laon, en novembre 2015, c’était la belle vie et on ne le savait pas encore.
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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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