La goutte d’eau qui fait déborder le vase

    Steve et Freddy, le père et le fils, sont deux solides gaillards qu’une comparution ne semble pas effrayer. Ils répondent d’abus de bien sociaux et, pour le père, de faux en écriture. Sur le papier, c’est le fils le patron de la société de transport et le père son salarié. En fait, c’est plus compliqué. Toute la famille habite sur le même terrain, du côté de Montdidier, où se trouve également le siège de l’entreprise, dont un bon tiers des 17 salariés sont du même sang.

    Quant aux autres, ils font maintenant partie de la famille, si l’on en croit Steve lorsqu’il explique pourquoi il a fabriqué 46 fausses factures de carburant afin de récupérer la TVA : « On a eu des problèmes de trésorerie. Faut bien se débrouiller puisque les banques ne suivent pas. Les gars avançaient les pleins des camions pour continuer à travailler. Nous, on les remboursait mais ils n’étaient jamais fichus de nous ramener les facturettes alors j’ai fini par les faire. » Ça ressemble à une excuse bidon mais ces pratiques ont bien existé. Le juge s’étonne: « Mais enfin, certains avançaient jusqu’à 5 000 euros ! » Steve sourit : « Nous aussi on était surpris. Les gars, ils sont économes. »

    Dans la même veine, on reproche aux deux prévenus d’avoir fait construire une piscine aux frais de l’entreprise. Leur réponse est toute trouvée : « La piscine, c’était une demande des gars, pour se détendre après la journée de travail. C’est pénible, une journée en camion, mais moi, je préfère travailler que de vendre de la drogue dans les cités », résume Freddy. Le problème, c’est que société et habitations étant imbriquées, la piscine de l’une devient la piscine des autres. Pour les impôts, l’eau chlorée ne coule pas de source… Steve l’a mauvaise : «Moi, en 2010, j’ai fait faillite pour un impayé de 230 000 euros de Crédit Mutuel Factoring. Et le gouvernement n’a rien fait ! Là, pour une piscine, on nous saisit deux voitures. »

    En plus du redressement fiscal, les deux routiers écopent de 8 000 (le fils) et 6 000 (le père) euros d’amende. Une des deux Mercedes saisies est en effet confisquée. Steve a du mal à l’avaler : « Je ne vois pas pourquoi les start-up auraient le droit d’avoir des salles de musculation et nous, on ne pourrait pas avoir une piscine. Faut des muscles, pour taper sur un ordinateur ? »

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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