La prison, c’est la jungle

    Mon légionnaire

    – Alors comment ça va ?

    – Tout doucement
    Entre le juge et le prévenu, des liens se tissent. Le 21 octobre, le premier a placé le second en détention. Le 28 octobre, le second revient pour une demande de mise en liberté.
    Le 16 octobre, Philippe, 62 ans, sous morphine et opiacés, a mis un beau bazar dans son quartier du sud-est d’Amiens. Après avoir balancé un ordinateur au visage de sa compagne (qui, de guerre lasse, est partie promener le chien), il s’est retranché à l’étage, armé de fusils (certes factices, mais on n’est pas obligé de le savoir). Paniqués par ses propos suicidaires, les policiers ont fait appel à leurs collègues du Raid, qui ont délogé sans peine un inoffensif forcené.
    À l’audience du 21, tout le monde a convenu qu’il manquait à ce dossier une expertise psychiatrique. Va donc pour un renvoi au 18 novembre. Que faire de lui dans l’intervalle ? Si sa compagne avait accepté de le reprendre, on parie qu’il serait sorti libre, mais la dame a payé pour savoir : « Je veux d’abord qu’il soigne ses accès de colère. Ensuite, on verra… » Le tribunal a donc opté pour la prison. « Au moins on saura où vous trouver », justifiait le juge.
    Une semaine plus tard, Philippe demande sa mise en liberté. Pourquoi ? « Parce qu’on m’a dit que j’avais le droit. » (Cette raison en vaut une autre.) Surtout, « parce que la prison, c’est la jungle, raconte l’ancien légionnaire, qui en a pourtant vu en vrai. Il y a de la drogue, des téléphones, des couteaux : tout passe. Le psy me dit Sortez ! Aérez-vous ! Mais dans la cour de promenade, il faut des yeux à 360 degrés et longer les murs. Sinon, ils viennent en groupe vous entourer et vous pousser du coude. Moi, ça m’énerve, j’ai fini par en cogner un » .
    Dans la salle, sa compagne écoute cet homme au crâne rasé et au t-shirt blanc que recouvre un chapelet en bois de buis. On sent qu’elle souffre, qu’elle crève d’envie de dire qu’elle le ramènera à la maison, mais aussi qu’elle a peur, tant les propos de Philippe sont décousus, et sa colère immense.
    Son avocat suggère qu’il se fasse hospitaliser à Pinel. « Il faudrait encore qu’ils veuillent bien de lui », analyse le juge. Entre filles Cosette d’un État de Thénardier, la justice est bien placée pour savoir que la psychiatrie est aussi exsangue qu’elle.
    « Maintien en détention », tonne une jeune procureure, si futile quand elle pérore : « L’audience est dans trois semaines, autant dire demain ! » Me François-Julien Sculler a bien raison de lui rétorquer : “Allez donc y passer une nuit !”
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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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