La rancune d’une vie

    Un adulte, c’est un enfant avec des cicatrices : celle-là, je vous l’ai déjà servie, mais qui mieux que Christian, Amiénois de 61 ans, pour l’illustrer ? Il avait huit ans quand son père est mort. Le cheminot a été victime d’un accident du travail. Un an après, Christian apprenait que sa mère s’était « remise avec » un autre homme. Il ne l’a jamais accepté. S’il comparaît devant le tribunal 52 ans plus tard, c’est pour des menaces de mort sur Jacques, l’usurpateur, l’intrus, celui qui a pris la place du père dans le lit mais pas dans le cœur du gamin.

    Les relations déjà froides deviennent glacées dans les années 80 quand Christian perd un fils. Il veut l’enterrer dans le caveau de famille, « payé par la SNCF ». Ça fait des histoires mais il obtient gain de cause. A compter de cette date, il n’adressera plus jamais la parole à sa mère et à celui qu’il ne veut pas appeler son beau-père.

    En septembre dernier, l’un de ses oncles décède ; personne ne le prévient. En décembre, c’est au tour d’un de ses frères de quitter cette vallée de larmes ; il l’apprend après l’inhumation et surtout découvre que le frère a pris la dernière place dans le caveau. « Cette place, elle était pour moi, pour être enterré avec mon fils et mon père ». Le 5 décembre, Christian est en colère, comme tous les jours depuis 1965 mais un peu plus quand même. « Je vais le tuer », confie-t-il à sa femme. Il se couche, n’arrive pas à dormir, descend regarder « un film de Steven Seagal » (il y a mieux pour se calmer) puis glisse une carabine dans un sac de sport et s’en va dans la nuit. A mi-chemin de la maison de sa mère, il craque : « Il pleuvait des trombes, j’étais devant l’église Saint-Honoré. Je me suis assis, j’ai allumé une cigarette et j’ai pleuré ». Il faut croire qu’il y a un bon Dieu : il fera demi-tour. Sauf qu’entre temps, inquiète, sa femme a appelé la police, qui se rend chez Jacques, constate que tout va bien, et interpelle Christian au petit matin.

    Juridiquement, l’affaire est intéressante. Peut-il y avoir menaces de mort alors que Christian ne les a proférées que devant son épouse, pas devant Jacques (et pour cause, il ne lui parle plus depuis trente ans !) Jacques le pense, qui ne trouve rien de mieux à faire que de réclamer 15000 euros de préjudice moral. Christian le traite par le mépris : « A la mort de mon père, la SNCF avait versé 45 millions (NDLR : comprendre 450000 francs, soit 70000 euros) pour les trois enfants. Je n’en ai jamais vu la couleur. Ses 15000 euros, ils sont largement payés ! »

    « Il y a tellement de colère en vous… Vous avez vu un psychologue ? » intervient à propos la présidente. « Oui, une fois, répond Christian. Il m’a dit qu’il y avait un gros sac à vider. Mais je n’y suis pas retourné, je ne suis jamais là. Rien qu’aujourd’hui, j’aurais dû être à Molliens. Un arbre est tombé sur la cabane, chez mon fils. Et puis c’est quand même 40 euros par séance, pas remboursés. » La magistrate glisse : « Vous savez, quand bien même ça coûterait 1000 euros, ça vaudrait mieux que de tirer sur un homme… »

    Jugement : Christian est relaxé des menaces, et dispensé de peine pour la détention d’arme. Jacques est débouté.

     

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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