La retraite du père Noël

    Dans le milieu des lutins, la convocation a fait grand bruit. La carte, à en-tête du secrétariat du Père Noël, avait été envoyée en plein mois de février, période creuse s’il en est dans ce business… 
    Deux mois plus tard, tout le monde était au rendez-vous, sous un pâle soleil nordique tandis que le réchauffement climatique consacrait le triomphe de la prairie boueuse sur la neige immaculée. Le boss mordillait le coin de sa moustache blanche : c’était mauvais signe. Lutin Chang se tortillait sur sa chaise. Avait-on réuni le service au grand complet pour examiner son cas ? En décembre dernier, il avait monté une innocente magouille. À chaque téléphone portable déposé dans la cheminée, il avait incité les familles à confier l’ancien GSM, officiellement pour le recycler, officieusement afin de récupérer, et de revendre pour son compte, les métaux rares enfouis au milieu de ses puces. À 50/50 avec une officine borgne de démontage, sise à Bombay au milieu des bidonvilles, l’arnaque s’était révélée fructueuse. De là à le dénoncer en place publique…
    « Ça fait plus d’un siècle que je dirige la boîte, je suis fatigué, ce costume rouge me sort par les yeux et j’en ai marre du cercle polaire. »
    « Si je vous ai réunis aujourd’hui, c’est pour vous annoncer que j’ai décidé de prendre ma retraite , a entamé sans préliminaires le Père Noël. Ça fait plus d’un siècle que je dirige la boîte, je suis fatigué, ce costume rouge me sort par les yeux et j’en ai marre du cercle polaire. Bref, l’éternité c’est long, surtout vers la fin. »
    C’est peu dire que les centaines de lutins réunis dans la salle polyvalente (et écoresponsable) Greta-Thunberg sont tombés de leur chaise. Leur stupeur évanouie, les questions ont fusé, dont la principale était : « Comment va-t-on vous remplacer ? » Non pas qu’ils apprécient à ce point le vieux, volontiers acariâtre, mais ils s’étaient habitués à lui, et lui à eux. On sait ce qu’on perd, rarement ce qu’on va gagner, n’est-ce pas ? Claus (son vrai prénom) a balayé l’objection d’un revers de gant blanc : « On parle quand même d’un concept magique qui génère mille milliards de chiffre d’affaires. Vous n’allez pas me dire que les tauliers sont incapables de remplacer un gros bonhomme certes immortel mais néanmoins vieillissant ? Allez, rendez-vous en septembre pour vous présenter mon remplaçant ! »
    Si le Père Noël avait paru ombrageux en avril, il tournait carrément dépressif à la rentrée des classes, devant le même aréopage réuni dans la même salle (rebaptisée Ségolène-Royal entre-temps). « Les gars, il faut croire que vous allez encore devoir me supporter un moment. Croyez-moi, ce n’est pas de gaieté de cœur… »
    Il a expliqué les cinq mois de démarches administratives, autant dire cinq mois de galère, qui avaient précédé cette deuxième réunion.
    « Ils m’ont fait le décompte de mes points, et je n’en avais pas bézef, vu que j’occupe un emploi saisonnier. »
    « D’abord, je me suis adressé au ciel. Ça me semblait logique, vu nos origines. Évidemment, même avec un numéro surtaxé, impossible de s’adresser au grand patron. En insistant lourdement, j’ai quand même eu Pierre, son bras droit, qui m’a envoyé voler dans un buisson de houx, si vous me passez l’expression. Pour nous, Noël, c’est l’anniversaire du fils du grand manitou, point barre, qu’il m’a dit. Pour le reste, c’est du pur business qui ne nous concerne pas. On a assez à faire avec le denier du culte. Adressez-vous à Cola-Loca, en Amérique. Ils ont créé le produit, ils sauront quoi vous dire.
    « Alors j’ai téléphoné à Atlanta, où on m’a pris de haut, de plus haut que vu du ciel, pour vous dire. D’abord, ils m’ont dit que les premières années, j’avais été considéré comme bénévole. Puis, ils m’ont fait le décompte de mes points, et je n’en avais pas bézef, vu que j’occupe un emploi saisonnier. Ils étaient à deux doigts de me traiter d’intermittent du spectacle, c’est dire… Ils m’ont dit comme ça que si j’avais été un renne – un renne ! – je serais au repos depuis longtemps, vu que je dépendrais du droit social scandinave, nettement plus favorable. C’est l’état providence, qu’ils m’ont dit, et ils ont rigolé à l’autre bout du fil. Bref, je vous la fais courte, après calcul de mes cotisations, il apparaît que je pourrai faire valoir mes droits à la retraite aux alentours du début du vingt-troisième siècle. »
    Un lourd silence a succédé à cette annonce. Sous les bonnets à clochettes des lutins, ça cogitait dur, et plus d’un se félicitait d’avoir mis de côté ses économies de travail, et les fruits de ses entourloupes, dans des fonds de pension pour les plus honnêtes, des paradis fiscaux pour les plus marlous. Et puis, avouons-le, ils avaient un peu pitié de la silhouette voûtée qui leur faisait face. Il n’avait pas mauvais fond, le vieux. En janvier, il faudrait penser à lui faire un cadeau. Un rocking-chair ferait l’affaire.
    « Vous savez ce qui me fait le plus mal , conclut Claus. C’est que j’ai appris que, bourré de vice comme il est, le Père Fouettard dépend du droit français. Ce fainéant bénéficie même d’un régime spécial : à 52 ans, il partira à taux plein… »
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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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