La solitude de l’avocate

    Le procès de l’année, à Amiens, s’est terminé il y a quelques minutes. Comme une volée de moineaux, ses cinq confrères se sont envolés, qui vers son cabinet, qui vers la chambre de l’instruction. Devant les micros, ils ont dit leur satisfaction d’avoir gratté quelques années aux lourdes peines requises par l’avocate générale. Elle reste assise – sans jeu de mots – dans le fauteuil, à l’entrée de la salle des pas perdus, où tant de malheurs se sont répandus. Elle ne répond pas aux questions : elle en pose aux quelques journalistes qui traînent encore. Elle est « la cocue de l’histoire » selon ses mots. Son client a pris quinze ans : exactement ce que le ministère public avait réclamé. Comme tous les autres ont baissé, Me Nathalie M. se demande ce qui a cloché : « J’ai été nulle, c’est ça ? ». On lui dit non, pas tant par gentillesse que parce qu’elle a vraiment bien plaidé, la veille. Elle voudrait refaire le match, ne pas se contenter de l’échec, meubler d’un projet audacieux cette solitude qui s’abat après onze jours d’audience, douze heures par jour, dans une salle surpeuplée de corps et d’émotions. Interjeter appel ?
    « Tu parles ! Il ne veut pas en entendre parler. Il aurait pris trente ans qu’il s’en contenterait ! »
    Son client, c’est Navin, le troisième des condamnés de cette famille cambodgienne, aux côtés de deux Picards pur jus. L’homme de 30 ans a été reconnu coupable de séquestration ayant entraîné la mort et d’actes de torture et de barbarie. Navin est différent. Il l’a toujours été, gamin rebelle dans une famille aux méthodes d’éducation strictes, ado fugueur, geek qui se rêve en joueur professionnel sur console. Et puis frère, qui revient au bercail au pire moment, quand Narin et Nari, ses deux aînés, décident de maltraiter leur copain Christophe. Il assistera au calvaire comme à son procès : à distance. Les journalistes réconfortent l’avocate : « Il donnait l’impression d‘être complètement perché, ça a dû faire peur aux jurés ». Vrai que Navin fut un drôle de client. Quand on lui demande s’il n’a pas causé les ultimes coups mortels, il ne réplique pas « non ! », comme tout accusé normalement constitué. Lui, il murmure : « Je ne crois pas, non… Je ne pense pas l’avoir frappé… Vous savez, je jouais sur l’ordinateur… »
    Comment faire des miracles avec un loustic qui n’a rien à faire de son avenir ? « Il a déjà tout perdu. Sa femme, sa famille, ses enfants… » se désespère Nathalie. À ceux qui n’ont plus rien, il reste une avocate. C’est déjà ça…
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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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