La victime collatérale

    Son Willy, elle l’avait connu au collège. Presque trente ans plus tard, elle avait son salon de coiffure, il travaillait dans la plomberie industrielle, leur enfant entrait à l’école primaire. D’accord, son Willy, il était « grande gueule », « un peu menteur » mais surtout « gentil », « bon père », « travailleur ». Ces dernières années, il allait de plus en plus au café avec ses copains du club de 4×4. Il rentrait « tard mais il ne découchait jamais ». Bon, c’était leur vie, et ça lui allait.
    Tout s’est écroulé le 16 janvier 2013, quand Willy a été placé en garde à vue, mis en examen du meurtre et du viol d’Élodie, envoyé en détention. Depuis un an que l’enquête tournait autour des copains de Grégory, il était rudement inquiet son Willy, mais de là à imaginer… Les gendarmes l’ont interrogée, le 1 er février 2012. Elle a refusé, et elle refuse toujours, d’entendre les 26 secondes de l’appel au secours d’Élodie aux pompiers : « J’ai peur. J’ai vu tellement de gens détruits après l’avoir écoutée. Ce n’est pas de reconnaître la voix de Willy qui m’effraie, c’est cette pauvre fille ».
    Pendant un an, elle rend visite à son homme en prison, lave son linge, lui amène son fils. Jusqu’à cette convocation en gendarmerie : « J’ai appris l’adultère. Je n’avais rien vu venir ». Les enquêteurs lui révèlent que Willy couche depuis six ans avec la copine d’un de ses neveux. « J’ai eu l’impression d’avoir vécu avec quelqu’un d’autre pendant vingt-trois ans, vu tout ce que les gendarmes m’ont décrit, se souvient-elle. Je l’ai quitté aussitôt. Il a pleuré ».
    Deux fois, Christelle a été appelée à déposer devant les Assises de la Somme au procès Bardon, en qui elle refuse de voir un criminel. Elle a tenu bon, dans ses tenues noires de deuil qu’éclaire une blonde coupe au carré. Rien ne lui fut épargné : « Il vous a proposé des plans à trois ? » Elle répond « oui ». « C’était un fantasme ? » « Oui. » « Commun ? » « Oui. » « Vous l’avez fait ? » « Non. » « Il vous a demandé de faire l’amour quand vous aviez vos règles ? » « Oui. » « Vous l’avez fait ? » « Non. » « Mais en procédure, vous aviez dit oui ! » « C’est arrivé, mais sur la fin des règles. »
    Le tout devant un auditoire de plus de deux cents jurés, magistrats, avocats et badauds. La cour d’assises déchire les voiles, démolit les façades étanches des maisons, celles qui doivent séparer la vie privée de la vie sociale. Christelle rejoint le long cortège des victimes collatérales des dossiers criminels. Des pères, mères, enfants et conjoints qui n’ont rien demandé, rien fait de mal, mais voient leur vies voler en éclat parce qu’un autre est accusé. Toujours, elles porteront un fardeau qui n’est pas le leur. Jamais elles n’en seront acquittées.
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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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