L’affaire Mannechez : de l’inceste “consenti” au double meurtre

    8 octobre 2014

    Le père va de l’inceste au meurtre

    Aux assises de l’Oise puis de la Somme, l’inceste consenti dans une famille du Compiégnois avait choqué. Avant-hier, à Gisors (Eure) le père a tué sa fille aînée qui voulait refaire sa vie.

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    Le garage de Gisors, où le double crime a eu lieu.

    Mardi, en fin de journée, Denis Mannechez, 52 ans, un cadre originaire de Béthune (Pas-de-Calais) fait irruption, armé, dans le garage Tenzo autos, dans la périphérie de Gisors (Eure). Il tue d’abord le patron de ce petit atelier, Frédéric Piard, puis il marche vers la dépanneuse où sa fille aînée, âgée de 33 ans, était au volant. Il lui tire deux balles dans la tempe et l’épaule, puis retourne l’arme contre lui, s’en sort malgré tout. « Il est hospitalisé à Rouen. Son état est très critique, les fonctions cérébrales ne sont plus en état », précisait, hier, la procureur de la République d’Évreux, Dominique Laurens. Survivra-t-il à ses blessures ?

    Passionnel

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    Frédéric Piard, victime de sa bonté.

    Aussi étonnant que cela puisse paraître, il s’agit d’un drame passionnel. Denis Mannechez se trouve en effet au cœur d’une affaire unique dans les annales judiciaires françaises, celle de “l’inceste consenti”. On découvre éberlué cette histoire devant la cour d’assises de l’Oise, en mai 2011. Une jeune fille a dénoncé des faits de viols commis par son père alors qu’elle n’avait pas 15 ans, mais c’est un système clanique, entièrement tourné vers la satisfaction sexuelle du pater familias, que décortiquent les jurés. Mannechez, décrit par les experts comme “beau parleur” et “tout puissant” a commencé à coucher avec son aînée avec la complicité de sa femme, une quinquagénaire effacée. Puis sa cadette a été invitée à partager sa couche, “pour ne pas qu’elle se sente délaissée”.
    Au début, les filles indiquent qu’elles avaient moins de 15 ans lors des premiers rapports. Pour mieux protéger leur père, elles affirmeront plus tard que cet anniversaire était dépassé. La plus vieille reconnaît qu’elle n’était pas consentante la première fois : “Maman a commencé une fellation à papa puis m’a demandé de finir”. Elle reviendra également sur ce point, parlant d’“acte d’amour”. Le tout a lieu non pas dans la courée d’un quartier populeux mais chez un cadre supérieur, dans une propriété avec 5 000 m2 de terrain, près de Compiègne.

    La mère exclue du clan

    En 2011, le père est condamné à huit ans de prison, la mère, pour complicité, à cinq ans. Le procès d’appel se tient à Amiens en novembre 2012. On y croise la fine fleur du barreau : Delarue pour le père, Dupont-Moretti pour la victime. Victime ? La cadette a retiré toutes ses accusations. L’aînée, elle, assume de vivre avec son père et d’avoir eu un enfant avec lui, en 2002. La plus accusatrice est finalement la mère, qui a été exclue du clan pour avoir reconnu que ce mode de vie était “pervers”. Tous les avocats plaident dans le même sens. “On est à la frontière du droit et de la morale”, analyse Hubert Delarue. Les jurés sont bien embêtés et rendent un verdict que deux ans plus tard, on cherche encore à comprendre : pour eux, Mannechez a bien violé ses filles mineures de 15 ans mais il n’écope que de cinq ans dont deux ferme. Il échappe à l’incarcération.
    La fille aînée s’était séparée de son père, en emmenant leur fils, aujourd’hui âgé de 13 ans. “Cela faisait trois semaines qu’elle était installée dans l’Eure. Son employeur avait accepté de l’héberger temporairement dans ce garage. Elle cherchait définitivement à refaire sa vie et se disposait à s’installer de nouveau dans l’Oise”, indique le procureur d’Évreux. Sa mort laisse un enfant malheureux et à jamais déboussolé. Son père et grand-père vient de tuer sa mère et demi-sœur. Ce dernier était présent dans l’appartement au-dessus du garage le soir du drame.

    (Article reproduit avec l’aimable autorisation de ma consoeur Mélanie Carnot, qui l’avait cosigné)

    9 octobre 2014

    Affaire Mannechez: on ne parlera plus d’inceste heureux

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    Denis et Virginie Mannechez. On n’ose pas écrire “au temps du bonheur”…

    Denis Mannechez, l’Isarien qui a tué le patron de sa fille et cette dernière mardi soir à Gisors, n’avait purgé en 2002 et 2003 que vingt mois de détention pour des viols sur ses filles.
    Denis Mannechez, 52 ans, habitant de l’Oise, était en état de mort clinique, jeudi 9 octobre.
    Mardi 8 octobre, à 19 heures à Gisors (Eure), il a tué sa fille Virginie, 33 ans, et le patron de cette dernière, gérant d’un petit garage. Il a ensuite retourné l’arme de petit calibre contre lui.
    Mannechez avait été condamné en 2012 pour des viols sur ses filles. Il revendiquait de vivre avec Virginie, avec qui il avait eu un enfant.

    La semaine dernière, aux assises de l’Oise, un homme qui avait violé ses belles-filles a été condamné à quatorze ans de réclusion ; le 16 novembre 2012, Denis Mannechez avait écopé de cinq ans dont deux ferme pour le même crime. Le gouffre entre les deux explique l’impression de gueule de bois qui prévalait dans le milieu judiciaire picard, hier, à l’annonce du double crime commis par Mannechez.

    Sorti de prison en 2003, il n’y retournera pas

    “On n’aurait jamais imaginé que ça finisse comme ça. Je les avais encore vus il y a un an, ils filaient le parfait amour, témoigne Hubert Delarue, l’avocat de Mannechez. Même un psychiatre avait parlé d’inceste heureux.”
    “Moi, je n’ai jamais cru à la fable de l’inceste heureux”, contre sèchement Me Murielle Bellier, avocate à Compiègne, qui a accompagné trois des enfants pendant la très longue instruction. On lui parle de gâchis ; elle répond : “Non, le mot est faible. C’est une tragédie, un drame annoncé”.
    Sa consœur Florence Danne-Thiéfine, se dit “terriblement triste et frustrée, parce que la justice, à laquelle je participe, n’a pas réussi à stopper tout ça”. Elle défendait la femme de Mannechez, Laurence, la moins brillante du clan mais finalement la seule à avoir admis la monstruosité de la situation. “Je me suis esquintée à le dire et je me suis souvent sentie bien seule”, se souvient l’avocate.

    Des ténors du barreau

    « Il agissait comme le gourou d’une secte. Il avait sur chacun des cinq enfants et sa femme un droit de vie et de mort. Il l’a d’ailleurs prouvé jusqu’au bout. Personne n’avait le droit d’exister hors de lui ». Cette issue fatale ne la surprend pas : « Virginie était condamnée à vivre avec lui. Si elle le quittait, c’est tout le système Mannechez qui s’écroulait ».
    « Surestimation de soi », « perversité », « emprise sur autrui » : les rapports des experts faisaient froid dans le dos dès 2002. Et que dire des premières déclarations des enfants et de la mère, qui font état d’une vie en autarcie, de violences quasi quotidiennes, de viols commis sur les fillettes à partir de leurs dix ans, jusqu’à deux fois par semaine, avec la mère qui envoie dans la chambre du père « l’heureuse élue », quand elle ne participe pas aux ébats ?
    Si la deuxième fille, obligée d’avorter trois fois, a la première dénoncé les faits le 9 janvier 2002, c’est non seulement parce qu’elle avait été battue pour avoir reçu un petit ami dans sa chambre, mais aussi parce que « Denis Mannechez commençait à regarder d’un drôle d’œil la dernière petite fille de la maison », se souvient Me Bellier. Mannechez, comme sa femme, fera vingt mois de détention provisoire puis sera libéré en pleine instruction. Il reconstituera la secte – pardon, la famille – et comme par miracle, tous les témoignages seront dorénavant à décharge. Plus jamais il ne retournera en détention.

    « Cirque » à l’audience

    S’il est condamné à huit ans de prison par les assises de l’Oise en mai 2011, c’est sans mandat de dépôt. Il ressort libre, après avoir promis qu’il n’est rien d’autre qu’un « ami » pour sa fille. Il fait appel et en novembre 2012, c’est bien en couple que les deux se présentent à Amiens. Un couple qui pouponne puisqu’un fils est né de leurs amours, en 2002. À la barre, c’est à nouveau à qui dédouanera le mieux le père. Les filles (représentées, s’il vous plaît, par Me Dupont-Moretti) affirment que jamais au grand jamais il ne les a touchées avant leurs quinze ans, âge de la majorité sexuelle en droit français.
    La Cour ne les croit pas : Mannechez est reconnu coupable de viols sur mineures, mais il n’écope que de deux ans ferme, peine que l’on croise dans les audiences de comparutions immédiates à l’encontre de conducteurs alcoolisés en récidive. Me Bellier n’accable pas les juges d’un jour : « Il y a eu un tel cirque à l’audience. Les enfants n’étaient constitués partie civile que pour soutenir leur père. Je comprends que le juré lambda ait été perdu. »

    Virginie résidait dans un foyer pour femmes battues de l’Oise

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    La mère et l’enfant avaient fini par se sauver.

    Le SAMU social de l’Oise a indiqué hier soir, dans un communiqué, que Virginie Mannechez, née en 1981, « était hébergée depuis début septembre dans le cadre d’une mise à l’abri d’urgence ». Déjà suivie par les travailleurs sociaux du SAMU social, la jeune femme, victime de violences, avait tenté de rompre les ponts avec son père depuis plus d’un mois. Elle n’aurait plus donné de nouvelles depuis samedi dernier seulement. Mercredi, déjà, le parquet d’Évreux avait précisé que l’employeur de Virginie, Frédéric Piard, 31 ans, patron du garage Tenzo Autos à Gisors, s’il avait pu être pris pour l’amant de Virginie par un Denis Mannechez jaloux, n’avait fait que rendre service à son employée.

    Ils arrivent à Cuise-la-Motte en 2000

    Les Mannechez et l’Oise, c’était une histoire somme toute récente. La famille composée du couple et de cinq enfants n’est arrivée près de Compiègne, à Cuise-la-Motte, qu’en 2000, en provenance de Saint-Pathus, en Seine-et-Marne, département où Denis, lui-même natif de Fouquereuil dans le Pas-de-Calais, travaillait comme cadre, dans la société IMA France (machines pour l’industrie agroalimentaire), de 1996 à son incarcération en 2002. Il y avait même fait entrer Virginie en 2000.
    La maison de Cuise-la-Motte, vaste, entourée d’un terrain de 5000 m² et isolée du centre du bourg, correspondait finalement bien au mode de vie imposé par Denis Mannechez : une existence en autarcie pour une famille repliée sur elle-même, un chalet pour héberger les garçons, une chambre à part pour la mère et un « loft » où le père couchait avec ses filles.

    Passionnée de mécanique

    La jeune femme était comme son père passionnée de chasse et de mécanique. Elle ouvre en 2005 le garage Auto Minute à Pont-Sainte-Maxence. Son père y travaillera avec elle pendant quelques années. La société est radiée des registres du commerce le 4 décembre 2013.
    Nous n’avons pu découvrir hier où résidaient jusqu’au début du mois de septembre Denis Mannechez, sa fille, et l’enfant qu’ils avaient eu en 2002. Plusieurs sources évoquent une commune du Beauvaisis, sans davantage de précision. Une chose est certaine : c’est dans l’Eure toute proche que Virginie voulait commencer une nouvelle vie, grâce à un métier qui lui plaisait et à la générosité d’un patron qui lui avait proposé un petit logement au-dessus du garage. Dans ce logement se trouvait mardi soir le garçon de treize ans. Il aurait ensuite été hospitalisé en état de choc.

    27 octobre 2014

    Le couple père/fille vivait à Plainville, dans l’Oise

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    La dernière maison où le couple a vécu avec son enfant.

    On les pensait installés dans le Beauvaisis, c’est sur le Plateau picard, à Plainville, que Denis Mannechez habitait, en couple, avec sa fille, avant qu’il ne la tue le 7 octobre à Gisors.

    “Je devais lui acheter une voiture, j’étais venu chez lui. Il m’avait présenté sa fille comme sa compagne. Avec le recul, je me rends compte qu’il y avait comme un air de ressemblance entre les deux », raconte un habitant du village de Plainville. Dans la rue Saint-Michel, l’homme ne se fait pas prier pour s’arrêter quelques instants devant la maison du couple Mannechez alors qu’il termine sa chasse dominicale. « Il venait parfois avec nous participer à des parties. Il présentait bien. » Il, c’est Denis Mannechez, le quinquagénaire qui, le 7 octobre dernier, a abattu Virginie, sa fille aînée de 33 ans. Sa « compagne », comme il l’avait présentée aux hommes de Plainville, avant de retourner l’arme contre lui, ne supportant pas qu’elle veuille démarrer une nouvelle vie à Gisors en Normandie.

    A la sortie du village

    C’est ici, en pleine campagne nichée entre la Somme et l’Oise, que le père et la fille s’étaient installés avec leur fils dans cette maison sans prétention, quasi retirée à la sortie du village. À peine cent mètres plus loin, les champs déroulent un paysage tranquille. En face, une ferme est à l’abandon, deux autres maisons sont à vendre dans cette rue déserte où les voisins se connaissent à peine. Un cadre de vie très calme, simple. Loin, aussi, de la maison cossue de Cuise-la-Motte, dans le Compiégnois, que Denis Mannechez avait aménagée dans les années 2000 pour faire vivre en autarcie son clan : sa femme, quinquagénaire effacée, qui acceptait que son mari ait des relations incestueuses avec ses deux filles, et les fils mis à l’écart.
    « Lui, je ne l’avais jamais vu, indique Brigitte Deguehegny, la maire de Plainville. Pour moi, c’est elle qui était venue s’installer ici avec son enfant il y a cinq ou six ans. Lui n’est arrivé qu’après. Ils ne faisaient pas parler d’eux ». C’est elle qui a été appelée par les enquêteurs de la gendarmerie afin de procéder à des perquisitions dans la maison des Mannechez, le lendemain du drame.
    Dès lors, la nouvelle a vite fait le tour de ce village de 160 habitants. Les habitants ont vite reconnu les Mannechez quand leur photo a été diffusée. Ils étaient loin d’imaginer leur histoire.
    « Ils ne fréquentaient personne en particulier dans le village. Elle partait à 7 heures le matin pour travailler et revenait à 19 heures le soir. Je trouvais qu’ils roulaient vite dans la rue. On voyait le gamin, un beau petit blond, qui passait devant chez nous pour aller prendre son car », évoquent des voisins. Le garçon, scolarisé à Breteuil, jouait souvent avec les autres enfants de Plainville sur la place du village.

    « Le père venait de temps en temps à la société de chasse »

    « On l’a vu cet été. Et puis à la rentrée, plus rien », raconte une maman, qui a appris la nouvelle en discutant avec une autre mère de famille, à l’arrêt de bus justement. « Le père venait de temps en temps à la société de chasse du village. Il parlait souvent de ball-trap. Il avait pas mal de fusil apparemment », livre un habitant « historique » de Plainville.
    Au Relais de Poste de Bacouël, à quelques kilomètres de là, le patron du bar-tabac a tout de suite reconnu Denis et Virginie Mannechez sur les photos. Il se souvient bien de cet homme « qui semblait protecteur », envers cette « jolie blonde aux yeux bleus qui s’arrêtait de temps en temps pour acheter le journal. Parfois c’était lui qui descendait de voiture si elle s’éternisait ». Son emprise sur elle était trop forte.
    (avec l’aimable autorisation de notre consoeur Mélanie Carnot)

    2 mai 2015

    Le père incestueux et meurtrier a survecu

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    Denis Mannechez n’est pas encore arrivé au bout de sa route.

    Père incestueux, double meurtrier, l’Isarien Denis Mannechez avait été laissé pour mort en octobre dernier. Or il est sorti du coma et a exprimé l’intention de voir son avocat.

    La rumeur court depuis plusieurs jours les travées du palais de justice de Beauvais : Mannechez va mieux, Mannechez vivra, Mannechez comparaîtra devant la cour d’assises de l’Eure. L’assourdissant bruissement est à l’aune du caractère extraordinaire de cette histoire inaugurée il y a vingt ans par des viols sur mineures et conclue en 2014 par un double homicide, dans un garage automobile.
    Alors oui, la perspective d’un procès Mannechez retient le souffle et excite l’échine tant on voudrait voir et entendre le deus ex machina d’un drame digne de l’antique !

    « Il ne s’exprime que par gestes »

    Dominique Laurens, procureur d’Evreux, estompe avec prudence cette perspective. « Ceux qui évoquent déjà un procès font preuve d’un optimisme qui ne correspond pas à la réalité, nous a-t-elle confié cette semaine. Certes, M. Mannechez est conscient. Il a été sauvé sur le plan physique. Mais il ne parle pas. Il ne s’exprime que par gestes. Son état n’est pas encore compatible avec une mise en examen. Pour autant, la procédure existe. Des expertises sont régulièrement diligentées. Des actes ont lieu, des éléments sont recueillis, des parties civiles sont entendues… »
    « Il y a une dizaine de jours, j’ai reçu un appel d’un centre de rééducation près de Rouen qui m’a indiqué que M. Mannechez souhaitait me rencontrer. J’ai été très surpris car moi aussi, j’étais resté sur le pronostic d’un coma dépassé », confirme l’avocat amiénois Hubert Delarue, qui assistait déjà Denis Mannechez devant les assises de Beauvais, puis d’Amiens, en 2011 et 2012, quand il était poursuivi pour les viols de ses deux filles mineures. Ce contact devrait avoir lieu avant la fin du mois.
    Après des années de vie commune, d’abord dans le domicile familial de Cuise-sur-Motte, dans le Compiégnois, où le cadre de l’industrie automobile régnait sur sa tribu dans une ambiance clanique, quasi sectaire, la jeune femme a fini par rompre le lien malsain avec son père. Virginie a quitté le domicile où vivaient le couple et leur fils de 12 ans, à Plainville, village aux confins de la Somme et l’Oise. Elle a d’abord été accueillie dans un foyer pour femmes battues du SAMU social de l’Oise.

    Carnage à Gisors

    Le 7 octobre 2014, après des semaines de recherche, Denis Mannechez finit par localiser sa fille Virginie et leur jeune fils dans le garage Tenzo Autos, à Gisors, ville normande de 11 000 habitants proche de la frontière de l’Oise.
    Depuis qu’elle a trouvé refuge dans l’Eure, Virginie se sait menacée. Le 2 octobre, elle a signalé aux gendarmes que son futur meurtrier la suivait en voiture.
    Le jour fatal, armé d’un 6.35 – une arme automatique de petit calibre – Denis Mannechez fait feu à une reprise sur le gérant Frédéric Piard, 31 ans et à deux reprises sur sa fille, alors au volant d’une dépanneuse, avant de retourner l’arme contre lui. Une cinquième cartouche est percutée, qui finit sa course dans un véhicule.
    Évacué par hélicoptère vers le centre hospitalier Charles-Nicolle de Rouen avec selon les médecins « un pronostic neurologique très obéré », il a depuis rejoint l’unité d’éveil de coma du centre de réadaptation Les Herbiers, sur les hauteurs de Rouen.
    Un enfant, d’une fenêtre du premier étage, a assisté au carnage : il est le fils et petit-fils du meurtrier ; le fils et demi-frère de la victime…

    Le Scaphandre et le Papillon

    D’après nos informations, Denis Mannechez serait conscient, capable de se déplacer dans un fauteuil roulant mais privé de l’usage de la parole. Il a réussi, il y a quelques jours, à manifester la volonté de rencontrer un avocat. Comment pourra-t-il communiquer avec lui et, le cas échéant, répondre de ses actes devant la justice ? Le seul moyen serait actuellement la technique du clignement de l’œil, rendue célèbre par le livre Le scaphandre et le papillon, de Jean-Dominique Bauby. Ce journaliste, victime d’un AVC, au corps totalement paralysé à l’exception de son œil gauche, avait pu en 1997 dicter son livre en réagissant à l’énumération des lettres de l’alphabet, dans l’ordre décroissant de leur fréquence dans la langue française : E S A R I N T U L O M D P C F B V H G J Q Z Y X K W.

    3 décembre 2018

    De l’inceste au meurtre, Denis Mannechez au bout du chemin

    Il a tué sa fille, avec qui il vivait et avait eu un enfant ; il a aussi tué celui qui avait fourni un emploi à Virginie : l’Isarien Denis Mannechez retourne devant les jurés ce lundi.

    Pour la troisième fois de son existence, Denis Mannechez, 56 ans, fera face à une cour d’assises, à partir de ce lundi matin. Après Beauvais, en 2011, puis Amiens, en 2012, il est cette fois convoqué au palais de justice d’Evreux, capitale de l’Eure.

    Ce n’est certes pas la moindre des singularités de ce dossier. Les deux premières fois, Mannechez, cadre supérieur dans l’industrie automobile, originaire de Béthune (Pas-de-Calais) avait répondu de viols sur mineures, en l’occurrence ses deux filles. Cette fois, il est accusé de l’assassinat de sa fille aînée, Virginie, née en 1981, ainsi que de l’employeur de celle-ci, un garagiste de Gisors (30 km au sud-ouest de Beauvais), le 7 octobre 2014.

    LE « CIRQUE DE L’AUDIENCE »

    Qu’il est loin, l’homme qui paradait au bras de sa fille et amante, sur les marches du tribunal d’Amiens, en 2012 ! Il venait d’obtenir une peine « de Bisounours », selon les mots d’un avocat local : cinq ans dont deux ferme, qui le mettaient à l’abri d’un retour en détention (il avait purgé vingt mois de préventive). Pourtant, la cour n’avait rien éludé du sordide huis-clos du domaine de Cuise-la-Motte, près de Compiègne, où le pater familias, avec la complicité d’une femme sous emprise, avait organisé le droit de cuissage de ses deux filles. La mère participait aux initiations. Elle organisait même des tours de rôle en fonction des menstrues de ses filles. A propos du père, les experts évoqueront « surestimation de soi », « perversité », « emprise sur autrui ». « Il agissait comme le gourou d’une secte », résumera Me Florence Danne-Thiéfine, avocate de l’épouse.

    Ce procès d’Amiens, Me Murielle Bellier, conseil des autres enfants, le décrira comme « un cirque ». Le grand Dupont-Moretti est censé représenter les parties civiles : il plaide en fait pour le père. En défense, Me Hubert Delarue évoque un « inceste heureux ». On le lui reprochera, mais il n’a fait que citer un psychiatre. On en oublierait presque que si la cadette des violées a alerté les gendarmes (après trois avortements), c’est qu’elle s’inquiétait que son père regardât « d’un drôle d’air » la dernière petite fille de la maison.

    IL NE SUPPORTE PAS SON DÉPART

    En 2012, Denis et Virginie, tous deux passionnés de chasse et de mécanique, filent le parfait amour, à Plainville, sur le plateau, entre Somme, Oise et Seine-Maritime. C’est là qu’ils élèvent leur fils, né en 2001. C’est de là aussi que Virginie partira en 2014 avec son enfant sous le bras, pour d’abord être hébergée dans un foyer pour femmes battues de Beauvais, puis se trouver un emploi et un logement à Gisors.

    Denis ne supporte pas cette trahison. Après des semaines de recherches, puis de harcèlement, il débarque le 7 octobre 2014 dans le garage où sa fille est non seulement salariée mais aussi hébergée. Armé d’un petit calibre, il la tue d’abord, puis son employeur, et enfin retourne l’arme contre lui mais se loupe. Mannechez le tout-puissant ne pouvait tout maîtriser : il n’échappera pas à la justice des hommes…

    L’accusé s’exprimera grâce à un abécédaire

    Quand il a retourné l’arme contre lui, le 7 octobre 2014, le pronostic vital de Denis Mannechez était entamé. Il survivra, non sans grave séquelles. « Il a perdu l’usage de deux jambes, d’un bras et surtout de la parole ; il est régulièrement pris de spasmes », atteste son avocat Me Marc François, du barreau d’Evreux, commis d’office pour son expérience de la cour d’assises (on l’a déjà entendu plaider à Beauvais).

    Pour autant, les experts ont considéré qu’il était en état de comparaître, malgré une grande faiblesse. Néanmoins, le Parquet général d’Evreux a décidé que les quinze audiences (du 3 au 21 décembre) n’auraient lieu que de 13 h 30 à 18 heures, pour garantir la sérénité des débats.

    « Mon client s’exprimera grâce à un abécédaire, sur une tablette. Ses réponses seront publiées sur un écran géant, ce qui oblige à poser des questions fermées », prévoit l’avocat.

    Sur le fond, Me François, qui sait que l’on « ne fera pas l’économie du contexte, cette ombre bien lourde et bien épaisse », désire ardemment que cette audience ne soit pas « le procès des deux premiers procès. Nous le devons, ne serait-ce qu’à la mémoire de la deuxième victime, le garagiste, totalement étranger à cette sombre histoire ».

    4 décembre 2018

    Mannechez diminué mais pas abattu

    Lourdement handicapé mais capable de se défendre : ainsi est apparu le père incestueux

    LES FAITS
    7 OCTOBRE 2014, à Gisors, dans l’Eure, Denis Mannechez, un habitant de Plainville (Oise) abat sa fille Virginie, 33 ans, ainsi que l’employeur d’icelle. Il retourne l’arme contre lui mais survivra, lourdement handicapé.
    DENIS MANNECHEZ VIVAIT AVEC VIRGINIE, dont il avait eu un enfant. En 2012 à Amiens en appel, il avait été condamné pour des viols sur deux de ses filles.
    DEPUIS HIER, Denis Mannechez comparaît pour ce double homicide devant la cour d’assises de l’Eure.

    Très diminué physiquement mais sain d’esprit : c’est ainsi que l’expert chargé de valider sa comparution avait, peu ou prou, décrit Denis Mannechez et c’est ainsi qu’il est apparu ce lundi devant la cour d’assises de l’Eure, à Évreux.

    Diminué car c’est un homme paralysé, amaigri dans son survêtement noir, le cheveu rare et blanc, qui a pris place dans son fauteuil roulant à côté de son avocat M e François. Seule une main est valide. Elle lui permet de pianoter sur une tablette des réponses qui s’affichent sur un écran géant. « Sinon, quand les réponses sont fermées, vous pouvez lever le pouce pour dire oui et le baisser pour dire non », l’invite le président Chazallette, qui aura pour lourde tâche de mener à bien cette audience hors-norme pendant trois semaines.
    « CORRECT MAIS PROCÉDURIER »
    Sain d’esprit : oui. La preuve n’a pas tardé à tomber. À 13 h 30 lundi, Denis Mannechez a usé du droit de bénéficier d’une heure de concertation afin de réviser, en compagnie de son conseil, la liste des jurés. C’est très rare : la plupart des accusés s’en remettent à l’homme de l’art. On comprend mieux alors ce rapport de l’administration pénitentiaire, qui décrit le pensionnaire de l’hôpital-prison de Fresnes comme « correct mais procédurier ». En un an, il a écrit douze lettres aux autorités judiciaires et même au président de la république, parce qu’il n’acceptait pas que son ordinateur personnel ne lui fût pas rendu. Physiquement, Mannechez est une ombre, mais il entend bien qu’elle plane sur un procès – son troisième procès d’assises – dont il ne sera pas absent.
    D’ailleurs, le port de tête rappelle l’homme fier qu’il fut, et quelque chose dans le regard perce à l’occasion, par exemple quand il croise fugitivement la silhouette de Betty, sa deuxième fille, celle qui fit exploser la cellule familiale autarcique en l’accusant de viol incestueux, en 2002. Elle décrivait alors ce huis clos dans une propriété de 5 000 m2 de Cuise-la-Motte, près de Compiègne, où le pater familias régnait en maître, concubin de Virginie dans le loft, la mère et l’autre fille dans une aile proche, prêtes à « servir », la plus jeune, de 4 ans, encore à l’abri pour quelques années, et les deux frères relégués dans un chalet du parc.
    LE FILS MAUDIT VEUT OUBLIER
    « Je les ai libérés », souffle Betty lors d’une suspension. Certes, mais elle est seule de son côté de la salle d’audience. Les autres l’évitent ostensiblement. Ils lui reprochent la médiatisation de l’affaire. Ils auraient voulu un huis clos. Le président le leur refuse au nom du droit. Quand Betty se lève à l’appel de son nom, Denis émet, pour la seule fois de l’audience, une sorte de cri, entre le grognement et la plainte.
    Seule exception possible : si J., 16 ans, accepte de se rendre au procès, la cour pourra décider de vider la salle et même de laisser Denis Mannechez à l’écart. J. a 16 ans. Il suit des études loin d’Evreux et de l’Oise, il veut oublier, il rêve d’anonymat. Mais il ne sera jamais comme tout le monde : sous ses yeux, son père et grand-père a tué sa mère et demi-sœur. J. est l’enfant de Denis et Virginie…

    « PAS UN TROISIÈME PROCÈS »

    Lors d’une première audience très formelle, le président Chazalette est revenu, par des lectures, sur les deux premiers procès pour viols répétés sur mineures pas ascendant, au terme desquels, à Amiens, Denis Mannechez avait été condamné à 5 ans dont 2 ferme (il avait écopé de 8 ans à Beauvais en première instance) : « Il n’est pas question pour nous de refaire un troisième procès. Les victimes et les enjeux sont différents. Ce qui nous occupe, ce sont les faits de 2014, pas ce qui a pu être fait en 2014. La procédure d’assises étant orale, rien ne nous permet de comprendre comment, de cette accusation gravissime, on en est arrivé à cette peine… »
    5 décembre

    Virginie a enclenché le compte à rebours mortel

    La cour d’assises de l’Eure a examiné ce mardi le mécanisme, déclenché par le départ de la fille de l’accusé, qui a abouti au drame de Gisors, le 7 octobre 2014.

    “On savait que si Virginie le quittait, ça se finirait en drame. L’issue était inévitable… » La gendarme, directrice d’enquête, se souvient des paroles des enfants Mannechez, quelques jours après le drame de Gisors. Ils pensaient a minima que leur père se suiciderait si « Nini », sa favorite, sa fille, son amante, la mère de son jeune fils, la quittait.
    Pourtant, elle l’a fait, le 8 septembre 2014, signalant même son départ de Plainville (Oise) à la gendarmerie de Breteuil, « où elle ne fait état ni de violences, ni de menaces », relève Me Marc François, avocat de la défense. Dans un premier temps, le SAMU social de Beauvais lui a trouvé un logement. Puis, mi-septembre, son employeur, le garagiste Frédéric Piard, a fourni, à elle et son fils de 10 ans, un logement au-dessus du garage de Gisors (Eure). Début octobre, elle avait trouvé un appartement à Sérifontaine (Oise), mais attendait que son père ait repris le travail pour déménager.
    Car dès le 9 septembre, Denis Mannechez s’était mis en arrêt maladie de son emploi de chef du SAV Citroën, à Gisors aussi, pour rechercher Virginie. Elle avait fait courir le bruit qu’elle-même avait quitté son emploi. Denis l’a cherchée partout, sur internet mais aussi physiquement, de Beauvais à la Bretagne, jusqu’à revenir tout simplement dans la ville de l’Eure…
    PERRUQUE ET LUNETTES DE SOLEIL
    Le 3 octobre, Virginie pousse la porte de la brigade locale pour confier sa peur et affirmer que son père la suit à bord de sa C5. C’est indéniable : le gendarme a vu la Citroën suivre la jeune femme jusqu’à l’entrée de ses locaux. Repéré, Denis achète une Clio le 6 octobre. « À l’intérieur, on a retrouvé des lunettes de soleil, une perruque, des jumelles », témoigne un des enquêteurs.
    Le 7 octobre à 18 h 50, Denis Mannechez arrive au garage Tenzo. Frédéric, le patron, vient à sa rencontre : il essuie aussitôt un tir mortel au poumon. Puis le tueur se dirige vers la dépanneuse que Virginie rentrait avant la fermeture. Il tire trois fois. Ce mardi, le balisticien n’a pu estimer la distance. Avant lui, le technicien d’identification criminelle avait néanmoins relevé que « le 6,35 n’est pas une arme à longue distance ».
    La scène décrite colle finalement à l’acte d’accusation : un meurtre – presque un geste réflexe – contre Frédéric ; un assassinat – quasiment une exécution – contre Virginie.

    LE SON DU SILENCE

    04L’oralité des débats est une pierre angulaire des Assises. Avec un accusé réduit à s’exprimer par le biais d’une tablette, le procès de Denis Mannechez, paraplégique et silencieux, ne peut pas être un procès comme les autres. Ce mardi, il n’est pas intervenu. Lundi, sa seule réponse, sur une question annexe, lui a pris sept minutes. Autant dire que ses interventions devront être limitées si l’on veut éviter de siéger à Noël ou à L’Épiphanie… Ce procès a au moins le mérite d’exister, d’abord pour les familles des deux victimes (Betty et ses frères et sœur se sont enfin rapprochés sur le même banc). Étant donné les circonstances, il est pour l’instant parfaitement organisé par le parquet d’Évreux et le président Chazalette. C’est tout à l’honneur de la justice, six ans après la peine de Bisounours qui avait frappé, à Amiens, un homme coupable de viols répétés sur ses deux filles mineures…
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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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