L’amour vache

    Bruno, c’est une masse qui porte en haut une polaire kaki et aux pieds des bottes qui sentent encore le lisier, puisqu’il a été arrêté le jeudi sur la paille de son exploitation agricole d’Arrest, dans le Vimeu, pour être présenté le vendredi en comparution immédiate sous les ors du tribunal de grande instance d’Amiens.

    On lui reproche d’avoir mis un coup de fourche dans les fesses de son père et d’avoir bousculé sa mère. A 56 ans, son casier est blanc comme neige. « C’est la première fois que je viens ici, je ne savais même pas qu’il fallait se lever quand vous entrez, monsieur le juge », s’excuse-t-il.

    Entre Bruno et ses parents, ça ne va pas du tout. Lui leur reproche de l’avoir exploité de ses 16 à ses 32 ans, quand ils étaient en GAEC. Il se plaint aussi de n’avoir eu, pour toute récompense, qu’une double déconvenue : « Ils ont donné une maison à ma sœur et un terrain à mon frère ». Les parents, eux, l’accusent de ne pas payer ses fermages. « Si, se défend-il. Quand ils m’envoient l’huissier, je paie. »

    Le drame, c’est que Bruno travaille dans l’exploitation au milieu de laquelle vivent ses parents âgés de 77 et 74 ans. Impossible de ne pas se croiser quotidiennement, d’où une litanie de moqueries, quolibets, provocations… Le 2 novembre, les aïeux font vidanger leur fosse septique. « Le camion blanc a mis trop de pression, tout est remonté dans ma laiterie. Mon père a rigolé et m’a dit qu’il m’enverrait l’hygiène. J’avais ma fourche à la main, je l’ai poussé par derrière mais je n’ai pas piqué quand même », retrace-t-il.

    Chez les gendarmes, il a proféré des menaces de mort à l’encontre de son père : « Quand je sors, je vais le tuer ». Il modère : « J’ai vu le jour tomber, je devais traire mes vaches, ça m’a énervé d’être à la brigade, j’ai dit ça sur le coup de l’énervement. Mais je ne tue même pas une vache qu’a une patte cassée, c’est pas pour tuer mon père. C’est min père, quand même… »

    La menace a fait peur au procureur : « Il n’était pas facile de le libérer dans cet état, mais aujourd’hui, je ne demande pas de prison ferme contre cet homme qui travaille et qui semble avoir compris ».

    « C’est sûr, maintenant, je les ignorerai. De toute façon, ça va être fini : j’ai demandé au Crédit Agricole pour arrêter les vaches » : Bruno écrase une larme. Son conseil Giusseppina Marras a raison d’évoquer la fragilité de cet homme dur au mal, qui n’a jamais de sa vie pris un jour de congé.

    Jugement du 3 novembre 2017 : deux mois avec sursis.

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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