L’arbre à pain

    Il doit régner une chouette ambiance, dans ce quartier de Chaussoy-Épagny (580 habitants, au sud d’Amiens). Florie accuse Pierrette de violences. Le 11 juillet 2018, sa voisine de 54 ans l’aurait poussée, elle serait tombée contre un pilastre en pierre et se serait blessée à la joue. Le lendemain, son médecin lui a généreusement octroyé quinze jours d’incapacité totale de travail. Davantage que « l’ecchymose dans la région zygomatique gauche », le « retentissement psychologique »serait en cause. Pierrette nie formellement le geste et présente sa version des faits : « Son mari avait entrepris des travaux de maçonnerie. Il y avait du béton plein ma terrasse. J’ai poussé des plinthes, qui empiétaient sur mon terrain, pour nettoyer. J’étais en train de laver le sol quand cette dame est arrivée comme une furie. Mais je ne l’ai pas touchée ! »
    Florie, évidemment, n’a pas la même version : « Oui, nous faisions des travaux. Dans l’après-midi, elle a d’abord arrosé au jet d’eau mon mari et le maçon qui nous donnait un coup de main. Le soir, je rentrais avec ma petite fille, elle est arrivée comme une furie et m’a dit que nous aurions pu demander l’autorisation pour nous appuyer sur leurs pilastres. On s’est disputé et elle m’a projetée au sol. »
    Les plaidoiries des avocates permettent d’y voir plus clair. C’est un grand classique : tout vient de la taille des arbres, côté Florie, qui ne plaît pas à Pierrette et son mari. D’où une assignation au civil, le 29 mars, qui tient rarement lieu d’invitation à la fête des voisins… La plus jeune décrit un « harcèlement. Quand nous avons emménagé il y a trois ans, on s’est dit bonjour pendant un mois et puis ça a commencé. Les feuilles qui tombent, le bruit, tout pose problème… Là, on est dans la démesure. Demain ce sera quoi ? Ils nous lanceront une brique ? On se sent observés, épiés, ils sont toujours à leur fenêtre. On n’est pas chez nous… S’il n’y avait que nous, on pourrait se remettre en question, mais on a appris qu’ils avaient eu des problèmes avec tous leurs voisins ! » Tout vient de là : puisqu’il fallait abattre des arbres, le couple a décidé de monter un mur, lequel s’est appuyé sur les pilastres des voisins honnis, un peu de béton a coulé et là, ce fut le drame…
    Raide comme la justice, Pierrette fait front. Son conseil Me Hertault vole à son secours : « On veut la présenter comme une vieille folle qui enquiquine tout le monde. J’ai l’impression que l’on instrumentalise la procédure pénale ». Elle est entendue : dans le doute, Pierrette est relaxée. Dans le couloir, les deux clans se rassemblent pour analyser le jugement. Pas un regard, pas un geste. L’hiver sera long et l’été manquera d’ombre : les arbres ont été abattus en novembre.
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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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