Le dernier réquisitoire

    « Tu devrais passer, cette affaire-là sort de l’ordinaire », avait promis l’avocat. Alors je passe, dans cette audience de juge unique habituellement méprisée. La salle 122 est presque vide.

    Nicolas, 37 ans, tout de noir vêtu, répond de conduite en état alcoolique. En effet, son histoire n’est pas banale…

    Le 22 avril 2017, sur la départementale entre Roye et Amiens, il tombe à moto sur un contrôle de gendarmerie, au niveau de Berteaucourt-les-Thennes. Spontanément, il reconnaît avoir bu deux verres de whisky mais des doses de bar (pas les baquets que l’on sert à la maison !) Il souffle. 1.22 gramme affiche le testeur. Le motard est surpris, le gendarme lui propose un deuxième souffle qu’il accepte. « Attendez sur le côté un quart d’heure », lui propose le militaire.

    A cet instant, l’escouade veut contrôler une voiture dont l’arrière s’orne d’un “A” signalant le jeune permis. Elle ralentit et prend la poudre s’escampette. Les gendarmes sautent dans leur véhicule de dotation tout en enjoignant au motard : « Ne bougez pas, on revient ».

    « Cinq minutes, dix, vingt, trente, quarante… Mon client commence à trouver le temps long, en pleine nuit, au bord d’une voie rapide, plaide Me Paul-Henri Delarue. Il appelle donc sa femme qui vient le chercher, tout en lui passant un sacré savon ! » Sitôt à la maison, Nicolas contacte le 17 pour bien signaler qu’il n’a pas pris la fuite. Et… le parquet poursuit.

    Delarue-le-jeune plaide une exception de nullité in limine litis (« dès le commencement du procès”). Il cite l’article L 234-5 qui prévoit que le second contrôle « est de droit » dès lors qu’il est demandé par l’intéressé.

    « Joint-on l’incident au fond ? », demande au procureur le président Montoy. Au parquet siège M. Soulhol, dont c’est la dernière affaire du dernier après-midi du dernier jour de sa carrière de magistrat. Dans deux minutes, ce procureur débonnaire et fin juriste, croisé lors des derniers jours du tribunal de Péronne en 2009, sera retraité. Sa tête est déjà aux réderies qu’il affectionne et à la grande musique, qu’il vénère. « Ce n’est pas la peine, la procédure n’est pas régulière, je vous demande de faire droit à la demande de Me Delarue », tranche-t-il. « C’est bien ce que je pensais », confirme le juge du siège, avant de saluer chaleureusement son collège du parquet. On n’est plus que quatre dans cette pièce baignée de soleil. L’instant est émouvant, comme une page que l’on tourne à jamais. « C’est quand même beau de finir là-dessus », commente Paul-Henri Delarue. « En attendant, ils m’ont quand même sucré mon permis pendant six mois », conclut Nicolas.

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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