Le gâchis

    Ce sont trois grands avocats, de ceux que l’on qualifie de ténors du barreau. Ils se retrouvaient en novembre 2012, en appel, à Amiens, comme trois collègues qui s’estiment, trois copains qui s’apprécient. Aux suspensions d’audience de ce procès à huis clos, on devinait entre eux la complicité de gamins qui s’apprêtent à commettre un tour pendable.
    Les deux premiers défendaient l’accusé Denis Mannechez, 50 ans, condamné à huit ans de prison, dix-neuf mois plus tôt, pour des viols répétés sur ses filles dès leurs dix ans, mais laissé en liberté. L’autre était chargé de représenter les deux victimes, devenues des femmes de 31 et 29 ans. Quelle drôle de partie civile ! L’aînée, Virginie, était arrivée bras dessus, bras dessous, avec ce père et amant dont elle avait eu un fils en 2002. La cadette, celle par qui le scandale avait éclaté en 2003, venait clamer qu’elle s’était trompée, qu’elle avait plus de quinze ans (l’âge de la majorité sexuelle, comme par hasard) au moment des faits et qu’elle était consentante ; surtout : qu’il ne fallait pas que papa retourne en prison.
    Alors le grand homme en noir a embrayé. Pendant trois jours, il s’est mué en troisième défenseur du père. Ses deux collègues plaidaient l’acquittement. C’est normal. Pour un avocat, le client, le temps du procès, c’est une patrie pour laquelle on pourrait tuer et être tué.
    En partie civile, c’est plus subtil. On peut se faire l’écho docile de son employeur. On peut aussi parler mieux, voir plus loin, lui offrir cette vigilance dont il est dépourvu. Car qu’est-ce que le consentement d’une gamine de dix ans qu’une mère défaillante traîne dans le lit du père, cet homme qui représente tout pour elle, la loi, le droit, la morale ? Le consentement sexuel d’une gamine de dix ans, c’est du vent, du sable, ça ne vaut rien. Un avocat le sait. Il la sait à la place de sa cliente de 31 ans, qui fut la gamine de dix ans.
    En novembre 2012, les jurés et les magistrats n’y ont vu que du feu, d’autant qu’un génie de la psychiatrie a eu l’idée de génie d’évoquer un « inceste heureux ». Denis Mannechez a certes été reconnu coupable mais il a écopé de deux ans ferme sans retour en détention, une peine que l’on croise habituellement aux audiences de comparution immédiate, pour des vols ou des violences en récidive.
    Avec des si, on mettrait Paris dans la bouteille que les trois grands avocats n’ont pas dû manquer de sabrer à l’énoncé du verdict. Si Mannechez était reparti calmer ses pulsions derrière les barreaux, pas sûr que cet homme «autoritaire, manipulateur, égocentrique » (ce sont ses proches qui en parlent le mieux) eût changé. Mais Virginie ? Seule, donc libre, aurait-elle sangloté devant la porte de la prison ou enfin tranché son lien œdipien ? Cette démarche, elle ne l’entreprendra qu’en 2014. Denis ne le supportera pas : il la tuera, et son employeur avec elle. Depuis le lundi 3, il comparaît devant la cour d’assises de l’Eure pour un double homicide. Les trois grands avocats ne sont pas là.
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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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