Le gendarme et le toxicomane

    C’est un couple improbable, un peu comme Laurel et Hardy. À la barre des témoins, David, le gendarme ; dans le box des accusés de la cour d’assises de la Somme, Fabien, dit Foufoune. Le premier est droit au mental comme au physique, sûr de lui, avec cette assurance que donne la certitude d’œuvrer du bon côté de la force. Le second est ramassé sur lui-même. Né 37 ans plus tôt avec un syndrome d’alcoolisation fœtale, le cordon ombilical autour du cou, il a connu, dans un village perdu de l’est de la Somme, l’éthylisme de maman et l’absence de papa. Sa toxicomanie, ancrée, lui vaut déjà quinze mentions au casier judiciaire, quand il comparaît, avec deux complices, pour des violences ayant entraîné la mort d’un dealer.
    Ces routes-là ne pouvaient se croiser qu’en garde à vue. D’où vient alors, au terme de quatre jours de procès, que l’on pense exactement comme l’avocate générale Sandretto : « Ce gendarme est la seule personne qui a pu nous sembler proche de Fabien, la seule à pouvoir nous parler de lui avec un peu d’émotion. »
    Ce supplément d’âme, il ne fallait pas le chercher du côté de la famille. Le père de Foufoune semble presque choqué qu’on ose lui demander pourquoi il n’est jamais allé voir son fils en prison : « Non, jamais. Parce que… Parce que… C’est comme ça ».
    Le gendarme, lui, il décrit Fabien comme «brut de pomme, comme on dit chez nous ». «Ce n’était pas ma première garde à vue avec lui », se souvient-il. « Je le connais bien. Quand on lui met les faits sous le nez, il passe vite aux aveux. Ce n’est pas un calculateur. » Il n’en aurait d’ailleurs pas les moyens psychologiques, a la délicatesse de ne pas ajouter le militaire.
    L’accusé écoute attentivement les paroles du représentant de la loi. C’est la première fois depuis longtemps qu’un témoin ne l’entasse pas. Il lui rend même service quand il décrit le « roncier » sous lequel Fabien s’était caché pour échapper à l’interpellation : «Honnêtement, toutes ses griffures sur les bras, je ne pense pas que ce soit des lésions de défense de la victime, je crois vraiment que ce sont les ronces… »
    Qu’est-ce qui se noue entre les deux hommes ? De l’amitié ? C’est impossible. Jamais ils ne se rencontreront en dehors du cadre professionnel, gendarmesque pour l’un, délinquant pour l’autre. De l’estime ? C’est encore trop. Non, à cet instant du procès, il y a de l’humanité entre deux hommes, deux frères de condition. Et c’est déjà pas mal…
    Commentez ou exprimez-vous grâce aux emojis !
    1
    J'ADOREJ'ADORE
    0
    J'AIMEJ'AIME
    0
    HahaHaha
    0
    WOUAHWOUAH
    0
    SUPER !SUPER !
    0
    TRISTETRISTE
    0
    GrrrrGrrrr
    Merci !

    Tags:

    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

    • Voir les commentaires

    Your email address will not be published. Required fields are marked *

    comment *

    • name *

    • email *

    • website *

    Vous aimerez également peut-être

    Papy gâteau

    Jessica a rencontré Jules en octobre 2017 dans l’ascenseur d’un hôpital. Drôle d’endroit pour ...

    Ca dépasse l’entendement

    Pour la première fois en quatre ans, cette chronique s’orne d’une photo. M. le ...

    Scènes de la violence ordinaire

    Au début de l’audience de comparution immédiate, l’autre vendredi, la présidente Catherine Briet s’inquiète ...

    La belle histoire

    Aux assises de l’Oise, on jugeait le mois dernier Amine, 25 ans aujourd’hui, pour ...

    Cinq frères

    Franchement, au début du procès d’assises, on se demande qui sont ces zigotos venus ...

    Le délit de yo-yo

    En droit français, on ne peut être condamné que si l’on avait conscience du ...