Lendemain de cuite

    Devant les policiers, le 8 juin 2017, boulevard Vauban à Abbeville, Romaric, 38 ans, a tout reconnu. Oui il était au volant de sa Volvo, oui il avait bu «quatre ou cinq Goudale» (ndlr: une bière du Nord à 7.2º). Donc oui, ses 1.48 gramme d’alcool dans le sang n’étaient pas vraiment une surprise. Il en était d’autant plus conscient qu’il a confié aux policiers avoir été surpris tandis qu’il se rendait chez un copain pour passer la nuit, histoire de ne pas rentrer chez lui, à Sailly-Flibeaucourt, dans cet état.

    Puis, après avoir subi le dégrisement réglementaire, Romaric s’est dit qu’il venait de se mettre dans une sacrée mouise. En septembre 2015, il a déjà été condamné pour conduite en état alcoolique. En récidive, la sanction est automatique: c’est l’annulation du permis. Le 1er mars dernier, dans ses réquisitions, le procureur ajoute 150 euros d’amende et la confiscation du véhicule. Or Romaric est un artiste «de cirque et de rue, jongleur, échassier, lanceur de couteau, cracheur de feu…» Afin que ses revenus ne soient pas trop intermittents, il doit sillonner les routes de France. Sans voiture, pour subsister, il devra ajouter la magie à la longue liste de ses talents.

    En parlant de magie… Romaric s’est alors tourné vers un de ces avocats habitués des plateaux télé, proclamés spécialistes du droit routier et qui se font fort de traquer la petite bête dans les PV afin de sortir leurs clients du morne état de piéton. Ce fut plaidé au début du mois. «Défaut de base légale», a relevé in limine litis l’homme en noir. Les informations sur le type d’éthylotest n’auraient pas figuré noir sur blanc dans le procès-verbal et auraient donc privé le prévenu de «l’exercice de son droit à la défense». Le plus amusant fut alors l’attitude de Romaric: d’un coup, il n’est plus sûr du tout d’avoir bu, ou alors c’était «étalé sur de très longues heures. J’ai dit «quatre ou cinq»? C’était plutôt deux ou trois, mais en mangeant, hein… Et puis les policiers disent que je faisais des embardées et que je roulais anormalement lentement. C’est faux. Je conteste les faits».

    Pour le procureur, ce discours est «étonnant et insupportable». Romaric regarde ses chaussures. On sent qu’il n’est pas très fier de son artifice mais il n’a pas le choix, il lui faut sauver sa peau, surtout maintenant qu’il a cassé sa tirelire pour engager cet avocat faiseur de miracle. La contestation est tout de même assez étayée pour que la juge mette sa décision en délibéré au 4 avril. On vous tiendra au courant.

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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