L’enfer est pavé de bonnes intentions

    Il a une bonne tête, Damien, 38 ans, ce natif de Belgique installé sur la côte picarde. Il sourit. Il doit ignorer que pour des violences conjugales, même sans arrêt de travail, il encourt trois ans de prison et 45 000 euros d’amende. D’ailleurs, il n’a pas pris d’avocat. Il trouve déjà assez saugrenu d’être convoqué à la barre du tribunal correctionnel.
    La plaignante est absente. D’ailleurs, elle n’est même pas plaignante, puisque de plainte, dans ce dossier, il n’y en a pas plus que de beurre en broche. « – Vous êtes toujours ensemble ? » « – Oui », répond benoîtement Damien au président. « – Monsieur, ce n’est pas si évident. » « – Pour moi il n’y a pas de problème » , insiste le Belge au casier judiciaire vierge, dont on se dit à cet instant qu’il va passer un mauvais quart d’heure.
    Le 27 août dernier, les gendarmes sont appelés à 23 h 25 pour une querelle de couple à Cayeux. Damien et Sabrina sont rentrés d’un dîner chez des amis, lui un peu gai, elle franchement alcoolisée. Elle lui a mis des coups de poing, l’a menacé de mort, s’est saisie d’un couteau, a fait deux chutes spectaculaires et lui a même balancé des galets (on est sur le front de mer). Alors, « parce qu’elle était démente », il lui a asséné une gifle.
    Les deux sont embarqués à la brigade. Une fois l’alcool évaporé, homme et femme confirment cette narration des faits. « Le gendarme avait l’air de nous croire et a dit que ça n’irait pas plus loin, se souvient Damien, artisan dans le bâtiment. Et puis son chef est arrivé, j’ai dû dire ou faire un truc qui ne lui a pas plu, je me suis retrouvé en garde à vue. Moi, je ne comprends pas. Je soutiens ma femme, qui a déjà été internée huit mois et a fait deux tentatives de suicide à la maison. Je pense aux enfants. J’estime que j’ai une vie de famille carrée. »
    Son crime, c’est d’avoir été suspecté d’un délit diablement tendance, les violences conjugales, tant il est insupportable que tous les trois jours, une femme meure sous les coups de son conjoint et que moins de deux sur dix osent dénoncer les coups et les humiliations. Alors l’officier a ouvert le parapluie et le parquet a poursuivi l’homme pour une gifle, et non la femme pour l’ensemble de son œuvre. « On voit qu’il y a quand même des options qui sont prises… » commente à l’audience le président du tribunal. Damien est reconnu coupable – cette gifle, il l’a bien donnée – mais dispensé de peine.
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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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