Les civelles préfèrent la Picardie à la Chine

    150 000 civelles – des alevins d’anguille – ont été saisies par les Douanes, à Roissy,   avant d’embarquer pour l’Asie. Elles ont été déversées dans un affluent de la Somme.

    (Photo fédération de pêche de la Somme)

    Si les anguilles pouvaient parler, celles-ci auraient une belle histoire à raconter. Leur espèce, l’anguille européenne, suit déjà un rythme de vie extraordinaire mais pour 15 0000 civelles (les bébés anguilles), la route a pris un drôle de détour. Pêchées dans le sud de l’Europe, voire au large du Maroc à cette époque de l’année, elles étaient – illégalement – destinées au marché asiatique mais ont été interceptées à Roissy.

    Les douanes les ont remises à l’agence française de la biodiversité, qui a choisi un affluent de la Somme (on n’en dira pas davantage…) pour leur donner une chance de reprendre, dans une dizaine d’années, le chemin du grand large.
    MENACÉE COMME L’OURS POLAIRE
    Il faut savoir que dans l’arc sud-est de l’Asie (Japon, Chine, Thaïlande…), les civelles constituent un mets très prisé, auquel on prête des vertus aphrodisiaques. Or leur exportation est interdite en dehors de l’Europe depuis que la convention de Washington, en 2009, qui a acté le risque d’extinction de l’espèce. « Le kilo se vendait alors 700 euros. Sur le marché légal, il a chuté aux alentours de 350 mais s’est envolé sur le marché noir », constate Aryendra Pawar, directeur de la fédération de pêche de la Somme. On parle au bas mot de 1 000 euros le kilo mais certains évoquent des cours atteignant 4 000 euros ! Le caviar ne se vend pas plus cher !
    Derrière l’anecdote se cache une réelle inquiétude. « L’anguille, c’est l’ours polaire », résume abruptement M. Pawar. Sa population a chuté de 90 % depuis 1980. Et on ne risque pas d’en élever en captivité… Le cycle de vie de l’anguille reste en effet pour partie un mystère. Elle ne peut naître qu’en mer des Sargasses, au large de la Floride (USA). Au début, elle ressemble à une feuille qui se laisse porter par le courant jusqu’aux estuaires de nos fleuves (à Saint-Valery-sur-Somme ou au Tréport, par exemple).
    Les mâles resteront environ cinq ans chez nous tandis que les femelles remontent les cours d’eau pour y croître plus longtemps (jusqu’à 18 ans). Alors, l’anguille « dévale » les fleuves, s’accoutume à nouveau à l’eau salée. Ses nageoires se développent, ses yeux doublent de volume, sa peau s’obscurcit et, par des fonds marins que même les caissons hyperbares de l’homme du XXI e siècle ne peuvent supporter, rejoint la mer des Sargasses où elle pond et meurt.
    Ce n’est plus un poisson, c’est un miracle, que menacent la surpêche, la pollution et le réchauffement climatique (plus de gulf stream, plus de migration). Lundi, dans un petit coin de Picardie, des mains humaines ont décidé de donner une chance à ce miracle…

    UN PROCÈS À AMIENS LE 18 DÉCEMBRE

    Hélas, tous les trafics ne sont pas internationaux… « La fédération de pêche de la Somme sera partie civile dans un procès contre six pêcheurs de Saint-Valery-sur-Somme, convoqués au tribunal correctionnel le 18 décembre prochain » , confirme le directeur, Aryenda Pawar. Les délits relevés concernent la pêche dans une zone interdite (là où les civelles sont bloquées par une écluse à la marée montante), un défaut de licence et, plus grave, une pêche non déclarée.

     

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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