Les derniers mots de l’accusé

    La loi dispose qu’au terme d’un procès d’assises, la parole est donnée en dernier à l’accusé. Certains restent cois. D’autres rendent hommage à leur avocat : « Il a très bien parlé, je ne pourrais pas dire mieux ». La majorité s’en tient au renouvellement de ses excuses, sincères ou consciencieusement apprises par cœur. Il y a les artistes, très bêtes ou maladroits, qui vous flinguent en trois mots une heure de laborieuse plaidoirie de leur avocat. On a encore en mémoire cet accusé qui, après que son « baveux » eût sué sang et eau au soutien de son innocence, n’a rien trouvé de mieux que de demander pardon aux victimes.

    Et puis, cette semaine, aux assises de l’Oise, il y a eu Gillot, l’homme accusé d’avoir tué le propriétaire d’un quad après que le cambriolage avait mal tourné. Gillot reconnaissait le vol mais niait avoir porté le moindre coup à la victime. À la lecture du dossier, ça ne collait pas, sauf à imaginer que de mystérieux tueurs eussent profité du vol raté pour exécuter la victime, au cœur d’une nuit enneigée de décembre 2010. Pendant huit ans d’instruction et quatre jours de procès, tout le monde a invité Gillot à avouer. Après tout, on ne l’accusait pas de meurtre, mais juste d’avoir répondu à la bastonnade du volé (un gaillard de 110 kg) et de lui avoir porté un coup malheureux. L’homicide involontaire dans toute sa splendeur.

    Son talentueux défenseur avait raisonnablement plaidé le doute raisonnable. Gillot, lui, a tenu bon. Et l’on a vu cet homme de 33 ans, peu instruit, à l’élocution déformée par un bec-de-lièvre, se lancer dans une plaidoirie qui en remontrerait à bien des ténors du barreau : « Je suis vraiment innocent sur cette affaire. Ça fait huit ans que je dis qu’une erreur judiciaire peut être commise. Moi, j’ai fait l’erreur de voler un quad. L’erreur d’être au mauvais endroit au mauvais moment. On dit que je manque d’empathie ? Je suis un voleur, pas un monstre ! Si je l’avais fait, je le dirais, pour ses parents qui ont l’âge de ma mère, pour son frère dont les mots m’ont touché. Cette affaire m’a détruit, moi aussi. Ça fait huit ans que j’espère qu’un coupable soit arrêté. Quand je suis parti, il était vivant. C’est pas moi, le dernier. Je ne peux pas avoir des remords pour une chose que je n’ai pas faite ».

    Et de conclure par cette phrase superbe, que tous les avocats peuvent soigneusement noter dans leurs calepins : « On dit que les innocents se défendent mal : c’est parce que les coupables, eux, ils connaissent la vérité ».

    Gillot a été déclaré coupable. C’est la vérité judiciaire. Pour le reste, on laissera le dernier mot à un observateur avisé : « Il me ferait douter, ce con ».

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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