Les frères maudits


    Éric marche vers la barre de la cour d’assises de l’Oise, suspend le mouvement de ses jambes un instant et s’excuse : « Vous comprenez, je n’ai pas vu mon frère depuis quarante ans ». Ce frère, Christophe, comparaît pour l’assassinat d’un brave homme, à Clermont en 2015. Il l’a choisi au hasard dans le seul but de partir en prison et d’échapper à l’hôpital psychiatrique.
    Éric est libre, il vit dans le Sud-Ouest, il a un bon boulot, il a des enfants. « Je n’ai pas voulu qu’ils portent mon nom », précise-t-il.
    Sa mère a eu Christophe avec un premier homme, bien vite évanoui, Graziella avec un second, puis Éric avec un troisième, gangster et alcoolique, qui entre deux incarcérations a violé Graziella.
    Les Bisounours avaient déjà déserté mais l’enfer était encore à venir. Le quatrième homme d’une mère « qui n’en avait absolument rien à foutre de ses enfants » a, pendant un an et demi, fait subir aux trois gosses des viols, des sévices, des tortures. « On n’avait pas huit ans, il nous a tatoué ses initiales à l’aiguille, à la dure comme en prison, sur notre épaule. Le soir, je traînais dehors en promenant le chien, j’attendais le plus possible parce que je savais ce qui m’attendait au retour. Vous n’imaginez pas ce que c’est la peur et la violence pour un enfant. On voudrait être seul, pouvoir se replier sur soi-même. » Il ne dit pas le reste : les simulacres d’exécution, la tête plongée dans l’eau glacée jusqu’à l’asphyxie, la faim, les convocations dans le lit pour y subir sodomies et fellations. Et la mère qui frappe les gosses ou les abrutit de calmants quand ils osent se rebeller.
    Ce qui l’a sauvé ? « Mon père biologique. Il était incapable de s’occuper de moi mais au moins il m’a sorti de l’enfer et il m’a placé. La famille d’accueil m’a structuré. De mon côté, je n’ai pas tout dit… J’ai tourné la page, j’ai fait une croix sur tout ça. C’est pourquoi mes enfants ne portent pas mon nom. »
    Un nom, c’est plus facile à effacer qu’un tatouage et plus encore que le traumatisme : « Après ça, je n’ai peur de rien, je n’ai pas peur de la mort. La mort, c’est doux par rapport à ce qu’on a vécu. »
    Sa déposition prend fin. Il se tourne. S’il pouvait sortir en courant, comme on fuit un cauchemar, il le ferait. Pourtant, il hésite exactement au même endroit qu’à l’aller. Christophe – condamné mercredi à vingt ans – lui murmure : « Éric, toute ma vie, je t’ai cherché. » Eric le fixe une seconde puis poursuit sa vie. Ils ne se reverront jamais.
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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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