Une liberté très provisoire

    Le 11 janvier, les douaniers ont serré Delka, une Guyanaise de 24 ans, au bord de l’A1, près de Péronne, avec in corpore (dans le corps, comme des suppositoires) soixante boulettes de cocaïne d’une valeur de 200000 euros, qu’elle convoyait de Cayenne à Bruxelles, via Orly.

    Le lundi 15, on la juge. En salle 105 ? Non, car le lieu habituel de l’audience n’est pas équipé d’une télé, au contraire de la minuscule salle 123, plus adaptée à une partie de belote qu’à un procès, où l’on se transporte et s’entasse néanmoins, car Delka a demandé l’aide d’une traductrice en tika-tika, un dialecte créole.

    « Il faudrait peut-être prévoir une chaise qui ne soit pas recouverte de tissu », suggère le juge. L’état sanitaire de Delka est si déplorable (on suspecte la gale) qu’elle porte des gants en latex, tout comme les gendarmes qui la surveillent.

    Pendant trente minutes, les greffiers s’escriment sur la télécommande et multiplient les allers retours vers le seul bureau du parquet « d’où on peut appeler l’étranger » (sic). A Cayenne, dans une petite pièce dont la fenêtre laisse apparaître un indécent soleil, l’interprète fait de même. Cette dame vénérable parle par signes aux magistrats picards : « On vous entend », fait-elle comprendre. « Allo, allo, ici on ne vous entend pas », lui répond le président.

    C’est fini. Il va falloir renvoyer l’affaire. La procureure fait la fine bouche : « La Guyane c’est la France ! Elle est allée à l’école, elle y a appris le français ! » C’est beau, une telle certitude. Ça ne résisterait pas à un voyage en quartier sensible mais c’est beau…

    Les yeux de Delka ne peuvent mentir. Seule la procureure – qui requiert une mise en détention provisoire – refuse de les entendre. Petite, habillée trop légèrement, tremblante de tous ses membres, elle dit par son regard qu’elle a peur, qu’elle a froid, qu’elle ne comprend rien aux mots qui sortent de ces robes noires. Les juges renvoient l’affaire au 12 février : « Vous êtes libre madame, car ce renvoi n’est pas de votre fait. Mais pensez bien à revenir le 12, à 14 h 30 ». Le jeune président n’est ni idiot, ni insensible : « Je pense que ce serait bien que vous l’emmeniez à l’hôpital », indique-t-il aux gendarmes.

    Le mercredi, j’ouvre le Courrier à la colonne des faits-divers. J’y apprends que sitôt les gendarmes partis et la suspicion de gale levée, sur ordre du parquet, les policiers ont embarqué Delka pour la conduire en prison, en vertu d’une peine de deux ans ferme décernée à Cayenne, en 2016. Mauvais joueurs…

     

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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