Le lieu géométrique du malheur

    Robert Badinter définit la cour d’assises comme « le lieu géométrique du malheur ». En novembre, à Beauvais, on jugeait un braqueur. Comme il avait agi sous l’effet des stupéfiants et dans le but de se procurer du crack, on s’est penché sur sa psychologie, son parcours de vie, ce qui a pu faire de lui un toxicomane capable de tout pour se payer sa dose. Et on n’a pas été déçu…

    Morgan, 37 ans, se souvient : « Au collège, je n’étais pas très bon en français. Dans un village voisin, il y avait un monsieur très bien, il faisait partie du Lions Club. Il a proposé à mes parents de me donner des cours de soutien. Il me gardait chez lui le samedi soir. Il me faisait des cadeaux, des vêtements de marque comme je n’avais jamais eu. C’est chez lui que j’ai mangé du tournedos pour la première fois de ma vie ». Cette générosité avait un prix : « Il me caressait. Le soir, quand on s’endormait, il se rapprochait de nous, nous prenait la main et il se masturbait ».

    Si l’on ajoute l’ambiance à la maison (« mes parents buvaient, ils se foutaient sur la tronche »), on a une idée du mal-être de l’adolescent, bien résumé par une psychologue : « Il y a chez lui une culpabilité. Comme il a accepté les cadeaux, comme il y est retourné, il se demande s’il n’a pas favorisé les agressions, d’om un doute sur sa propre sexualité. Y avait-il pris plaisir ? N’était-il pas homosexuel ? La toxicomanie peut être une réponse à ces questions ».

    La mère de Morgan vient témoigner. « Je suis une lionne pour mes enfants » annonce-t-elle d’entrée. Vingt minutes plus tard, elle est en larmes quand elle explique qu’entre ses douze et ses quatorze ans, elle a été violée par ses trois frères. De ces relations aussi forcées qu’incestueuses est née une fille, quand elle n’avait que quatorze ans. Cette fille avait de gros problèmes de santé. Elle est morte à 42 ans, après une greffe de rein, le 15 août dernier. « Morgan m’avait dit : « Maman, je ne la reverrai jamais vivante » » se souvient-elle.

    Morgan pleure aussi, remercie la présidente de lui avoir permis d’assister à l’enterrement, entre quatre agents de la Pénitentiaire. La mère s’excuse : « Je voulais les protéger, je n’ai pas su bien faire… » Son audition s’achève. Elle demande à Mme Tortel : « Est-ce que je peux lui faire un bisou ? » La magistrate recueille l’assentiment de toutes les parties : « Allez-y madame… » L’embrassade dure. Ce fichu micro du box, si souvent en rade, transmet en stéréo, audible comme jamais, le bruit du baiser. C’est gênant, on voudrait tous sortir pour leur laisser ce moment. La mère s’extrait des bras du fils maudit : « Je vous remercie ».

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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