L’ombre de lui-même

    Cinquante-trois ans sans mention au casier judiciaire, trente ans de mariage, vingt ans dans la même entreprise : Marc est du genre fidèle et tranquille. Était, plutôt, jusqu’à 2016, quand ses essoufflements à répétition lui font consulter un médecin, puis un spécialiste, dont les diagnostics sont sans appel : « I ls m’ont dit que j’avais une infection à un poumon. Il paraît que c’est dû à l’amiante que j’ai respiré au boulot ». Alors commence la dégringolade, cette chute libre qui bousille en quelques mois le patient édifice d’une vie.
    Entre deux séjours à l’hôpital, où l’on finit par lui enlever ce maudit poumon, il traîne à la maison puisqu’il n’est plus question d’aller pointer tous les matins. « Je ne sais pas quoi faire, je regarde la télé, je joue à des jeux vidéo. Je n’ai plus le moral, je me sens inutile», chuchote-t-il, avec ce qui lui reste d’air. Cette vie qui lui fait comprendre qu’elle ne va pas s’éterniser, elle est toujours présente. Les gamins poussent, sa femme travaille
    et sort, elle veut s’amuser, voir des gens. Elle respire, elle !
    Marc rumine. Et si elle avait quelqu’un ? Et si une liaison expliquait les sourires qu’elle continue à arborer quand lui ne sait plus que grimacer ? Alors Marc devient un tyran, qui espionne les faits et gestes de sa femme, mène une existence impossible à ses enfants (la grande préfère partir en internat ; la petite, terrorisée, dort avec un couteau caché sous le lit). Il devient violent, en pensées, en paroles, par action et par omission. Son épouse n’a rien d’une victime consentante. Elle répond, de la voix et du geste.
    En février dernier, c’est le summum. Marc est hospitalisé à Chantilly. Il a besoin du carnet de chèque pour régler la chambre. Il trouve que sa moitié ne se met pas en quatre. Il lui téléphone cent deux fois dans la nuit du 2 au 3, signe une décharge puis annonce : « J’arrive demain et ça va chauffer ». Ça brûle dès son arrivée. Des coups sont échangés. Les gendarmes interviennent, Marc retourne chez sa mère (« Qui elle-même témoigne de sa violence », note Me Carole Serra),
    il n’a plus vu ses enfants depuis, le divorce est en cours. « Et on m’a trouvé une tumeur sur l’autre poumon », ajoute-t-il, comme si un détail manquait au tableau.
    « Il n’est plus que l’ombre de lui-même », plaide Me Claire Gricourt. Jamais cette expression n’a semblé si juste quand on regarde ce justiciable efflanqué, avec sur les bras des tatouages qui attestent de la fierté qui l’habitait il y a deux ans encore.
    Jugement : six mois avec sursis, pour violences habituelles sur conjoint.
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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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