Malade par alliance

    Début novembre, une femme a été condamnée aux assises de la Somme pour avoir tenté d’empoisonner son fils tandis qu’elle-même comptait mettre fin à ses jours. Les psychiatres appellent ça un suicide altruiste. Comme tout suicide, il est la conjonction de multiples causes. Rationnels, on veut connaître LA raison d’un tel geste : on se trompe. La goutte d’eau qui fait déborder le vase peut être anodine ; elle empêchera de mesurer les litres accumulés.

    Parmi ces raisons, il en est une que comprendront tous ceux qui partagent leur vie avec un malade, enfant handicapé, conjoint incurable, père frappé d’Alzheimer… Nathalie était mariée à Hervé, lequel souffre de la forme la plus grave de l’épilepsie. A tout instant, il peut convulser ou simplement être victime de ce qu’il appelle « une absence » : « Je suis face à vous, je vais rester figé, peut être jouer avec le micro, puis ce sera fini et je ne me souviendrai de rien », explique-t-il à la présidente.

    Nathalie et son fils, dès son plus jeune âge, ont appris à faire avec, à placer leur mari et père en position latérale de sécurité, à écarter les objets avec lesquels il se blesserait. Elle ne compte plus ces nuits où elle a été réveillée par une chaleur suspecte : en crise, son mari venait d’être incontinent.

    Elle a tenu bon, même contre l’entourage qui niait la maladie d’Hervé. Ses parents, par exemple, qui disputaient le chien quand ils retrouvaient une petite mare au sol. Elle a lutté, seule ; elle a materné son patient, s’est reposé sur son autre homme, son fils. Mais une femme n’est pas une mère, une mère n’est pas une femme…

    La maladie est une centrifugeuse. Toute la vie de famille finit par tourner autour d’elle. Elle est injuste : celui qu’elle frappe finit par polluer les relations de son amertume. Elle est exclusive : avez-vous remarqué qu’« affection » est à la fois synonyme d’« amour » et de « maladie » ? L’aidant, cet infirme par alliance, se lasse inévitablement. Nathalie devenait méchante, parlait à Hervé « comme à un chien », constate un psychologue à la barre. « Elle est usée. Quand elle demande de l’aide, on ne l’écoute pas » regrette son avocat Me Godreuil. Seuls les héros ou les saints se croient plus forts que la souffrance : Nathalie, honteuse, découvre qu’elle n’est ni l’un, ni l’autre.

    Comment accabler celui qui n’a pas choisi d’être pied-bot, diabétique ou… épileptique ? Lui, il porte sa croix. Sa place au ciel est réservée. C’est à elle-même qu’elle décidera de s’en prendre, en emmenant son double, son miroir, son fils. Parce que les morts, au moins, ne tombent jamais malades.

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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