Un mariage de papier

    Christine, l’Amiénoise, est une jolie femme pimpante d’une trentaine d’années. Ahmed est un barbu ombrageux, qui ne s’exprime que par le truchement d’une interprète. Il est arrivé du Maroc en août dernier. Le contraste n’est guère à l’avantage du prévenu, qui a de bonnes raisons de ne pas respirer la joie de vivre : être atteint à 32 ans d’un cancer de la prostate, ça n’incite pas à la gaudriole.
    Ces deux-là se sont connus sur Facebook puis mariés au royaume chérifien le 26 juillet 2016. Christine est rentrée seule en France. Le 31 mars 2017, seule encore, elle a donné naissance à une fille. Ahmed n’a débarqué dans l’Hexagone qu’en juillet de la même année, et encore, pour s’installer à Bordeaux. « C’était pour me faire soigner », justifie-t-il, comme si l’hôpital d’Amiens manquait de cancérologues qualifiés. «J’attendais mon visa », tente-t-il alors, comme s’il était totalement impossible de rendre visite à sa femme et sa fille, « ne serait-ce qu’avec un visa de tourisme », objecte Me Nathalie Moreau pour la partie civile. L’audience aidant, on finira par apprendre qu’il a des cousins dans la capitale de la Gironde. « Reconnaissez quand même que c’est un drôle de mariage. Vous l’épousez et puis vous ne la voyez plus pendant presque un an ! » résume le président Manhes.
    Christine a son idée sur la question : « Notre fille, c’est une fille de papier ! » Son avocate complète : « Oui, on n’est pas très loin du mariage gris. » Christine hoche la tête : « Mais moi, j’étais amoureuse…»
    Elle affirme que ça s’est très vite gâté. « Si je refusais de porter le voile, il me traitait de pute. Pour un léger décolleté, il m’a envoyé une photo de lui sur Messenger, une kalachnikov à la main. J’en suis sûre : il est radicalisé ». Elle dit que les coups ont rapidement accompagné les insultes, dès le 4 juillet 2017 : « Quand j’en ai parlé à ma belle-mère, elle m’a dit Il faut être patiente. Nous aussi on a été battues. Mais moi, je n’ai pas été élevée comme ça ! » Le summum aurait été atteint le 22 octobre 2017 : « Il m’a insultée, menacée de mort, donné des coups au visage et dans les jambes. Puis il est parti. »
    « Elle invente, tout est faux, se défend Ahmed. Après la chimio, je n’aurais même pas eu la force de la frapper. Elle fait ça parce qu’elle refuse de partir à Bordeaux. Ce jour-là, je voulais juste de l’argent et elle m’a mis à la porte. » Son avocat le dit autrement : « Ce n’est pas mon client qui a changé, c’est la vision de sa femme sur lui. L’accuser de coups, c’est plus facile que d’avouer que l’on s’est trompé ».
    Ahmed est condamné à six mois de prison avec sursis pour violences conjugales. Une procédure devant le juge aux affaires familiales est en cours.
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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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