Me Hubert Delarue raccroche la robe

    À 69 ans, après presque quarante ans de barreau, le plus connu – et pas le moins talentueux – des avocats amiénois prend officiellement sa retraite ce 1er février.

    Ça y est, c’est fini ?

    Oui, enfin ce sera fini le 1er février à minuit. J’ai plaidé pour la dernière fois aux assises de Bobigny le 19 et à la cour d’appel d’Amiens vendredi dernier, où quelques confrères m’ont d’ailleurs improvisé une haie d’honneur. Je n’en voulais pas davantage. J’ai l’humilité du plaideur ! Il y a eu une vie avant, il y en aura une autre après. Ce n’est jamais qu’une tranche de 40 ans qui s’achève…

    Pourquoi arrêter ? À 69 ans, vous pouviez encore plaider ?

    Parce que je peux partir sans amertume ni regret, sans faire le combat de trop. Je laisse le cabinet entre de très bonnes mains. J’ai trois enfants, dont deux fils qui sont devenus avocats pénalistes (ce n’est pas faute de les avoir mis en garde !), des petits-enfants et encore beaucoup de choses à faire. J’ai dû passer deux cents fois devant le Louvre et cent fois devant le château de Versailles, après y avoir plaidé, or je n’y ai jamais mis les pieds. Ma femme a fini par me dire : «  Tu attends quoi ? D’être mort ? »

    Quel regard portez-vous sur la justice de 2019 ?

    J’avoue que cette justice numérisée, bunkerisée, déshumanisée, ce n’est plus la mienne, mais je ne céderai pas à la tentation du « c’était mieux avant ». En quarante ans, nous avons gagné davantage de liberté de parole et de ton. La voix de la défense n’est pas encore l’égale de celle qui accuse mais on a progressé.

    « Badinter, c’est mon premier maître »

    Avocat, c’était une vocation ?

    Je suis arrivé à ce métier sur le tard mais pas par hasard. Je suis issu d’une famille de commerçants : la société Delarue-Bénard, miroiterie, peinture et papier peint, rue de Beauvais à Amiens. Moi, j’ai toujours été fasciné par les procès et les avocats. Après mon bac en 68, j’ai choisi le droit, à Amiens. J’avais l’âme provinciale… Il faut dire aussi que j’avais été recalé à l’école de journalisme ! En 72, j’avais Robert Badinter comme professeur de droit commercial à Amiens. Je me souviens de ce matin de novembre où il nous a donné à 9 heures un cours sur la faillite personnelle alors qu’à 5 heures, il assistait à l’exécution de Bontems dans la cour de la Santé. À la fin, nous n’avons rien dit, nous nous sommes seulement pressés autour de lui. Nous savions ; il savait que nous savions. Je le suivrai ensuite dans son combat contre la peine de mort. C’est mon premier maître.

    Pourtant, vous ne deviendrez avocat qu’en 1980 ?

    Oui, j’ai d’abord rejoint l’entreprise familiale. Il me manquait quelque chose : je le dis sans aucune condescendance pour le commerce. Je continuais à suivre les procès. J’avais, et je garde, une grande admiration pour le bâtonnier Jean Bouly. C’est ma seconde référence. Il illustrait la plus grande qualité de l’avocat : le courage. Je l’ai vu éviter la guillotine à un gitan qui avait tué un policier. Quatre fois, le président a interrompu sa plaidoirie et l’a convoqué dans son bureau. Quatre fois, il a repris la parole pour dire que la peine capitale était un crime légal. Fasciné par le métier de pénaliste, j’ai fini par prêter serment en 1980.

    On ne peut pas dire que la gloire était immédiatement au rendez-vous…

    Premier mois : zéro. Deuxième mois : zéro. Troisième mois : cent francs. Heureusement que ma femme travaillait parce que nous avions déjà les trois enfants ! Je n’oublie pas non plus que Jean Bouly et Francis Lec me refilaient un dossier de temps en temps. Mes parents n’ont même pas assisté à ma prestation de serment. Pour mon monde, j’entrais dans un milieu de voyou. J’entends encore mon oncle me dire : «  Dis, tu ne pourrais pas éviter de mettre notre nom dans le Courrier picard ? Nous sommes une famille honnête ! »

    « Outreau, on le paie encore »

    Et puis il y a le boulanger de Woincourt…

    En amenant une potence au tribunal, après avoir fait l’expérience dans ma cuisine avec mon épouse, je démontre que la femme d’un boulanger a pu se pendre sans que le fil ne comporte un nœud. Simplement en l’enroulant d’une certaine manière sur une poutre. Je me suis suspendu au-dessus du vide, en robe, dans la salle d’assises. Si le fil rompait, c’était foutu.

    Parmi tous les dossiers extraordinaires (le Carlton, Moitoiret, l’affaire du Sulky) que vous avez plaidés, il y a Outreau. Tout a changé ensuite ?

    Ce fut un cataclysme, dont, hélas, je sens les leçons – la culture du doute, d’abord – s’estomper. Nous, les avocats, nous étions ceux par qui le scandale était arrivé. On le paie encore. Combien de fois ai-je entendu « Ah oui, c’est vous l’avocat d’Outreau ».

    Outreau, c’est aussi une histoire d’amitié avec vos confrères Berton et Dupont-Moretti…

    Qu’est-ce qu’on a travaillé ! Dupont, je l’ai connu à la cour de Douai, quand un avocat général l’a décrit comme « celui qui a la fréquentation du Palais moins régulière que celle des voyous ». J’ai entendu. On a fait un incident. Je lui ai dit : « Je serai votre avocat ».

    Plus tard, vous aussi aurez besoin d’un avocat ?

    Et lequel ! Me Henri Leclerc, qui m’a assisté quand un juge d’instruction a cru bon de me mettre en examen. Ça, je le classe dans les mauvais souvenirs… (NDLR : cette mise en examen pour usage de faux et la perquisition du cabinet seront annulées quelques mois plus tard).

    « Je suis un bourgeois atypique : plutôt à droite mais avec des colères de gauche »

    Delarue-Berton-Dupont, c’est aussi le trio de l’affaire Mannechez, en appel à Amiens. Quand ce père incestueux a été jugé pour assassinat en décembre à Evreux, vous avez été durement critiqués, y compris par des confrères. Est-ce une blessure ?

    Je n’ai pas voulu répondre, je le ferai peut-être si j’écris mes mémoires. Le problème, c’est que vous n’étiez pas au procès d’Amiens. S’il avait été public – et je reconnais que c’est Éric Dupont-Moretti qui a demandé le huis clos – vous auriez vu et entendu cette jeune femme qui se disait amoureuse de son père, qui revendiquait de vivre avec lui et d’élever leur enfant. Oui, la partie civile et la défense étaient sur la même ligne. C’est rare mais ça arrive. N’oubliez pas que nous avions reçu un mandat.

    D’une manière générale, que répondez-vous à ceux qui s’offusquent que vous assistiez les pires criminels ?

    Je leur dis qu’on ne défend jamais le crime, mais le criminel. S’il a commis les faits, il mérite qu’on lui rende sa part d’humanité. L’avocat, c’est un homme qui se lève à côté d’un autre homme. Et s’il est innocent… Moi, j’ai toujours la hantise de l’erreur judiciaire. C’est insupportable, c’est un spectre hideux. Je préfère trois coupables en liberté qu’un innocent condamné.

    Même si vous avez plaidé dans toute la France, vous donnez l’image du notable amiénois dans toute sa splendeur. Et pourtant, dans le procès Sup de Co (le dossier de harcèlement moral dans l’école de commerce gérée par la CCI) vous étiez du côté des victimes. Au risque de choquer ?

    On m’a glissé dans l’oreille « Tu sais, Hubert, ce n’est peut-être pas très prudent… » Moi, je pensais que ce combat était juste ; surtout, ces gens étaient venus me demander de l’aide et je n’avais aucune raison de les rejeter. En France, contrairement aux pays anglo-saxons, on est très doux avec les cols blancs tandis que l’on ne trouve aucune excuse aux miséreux. Quelques regards se sont détournés ? Nous avons peut-être été un peu moins invités dans les dîners en ville ? De toute façon, je n’y suis jamais beaucoup allé ! Vous savez, je suis un bourgeois atypique : plutôt à droite mais avec des colères de gauche.

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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