Misère contre misère

    On aimerait que l’histoire de Jean-François et Lisiane fût un épiphénomène, un accident extraordinaire. Il n’en est rien. Les rues sont pleines de Jean-François et de Lisiane. Ils noircissent les mains courantes des commissariats, ils encombrent les rayons bière forte des supérettes.
    À l’en croire, jusqu’en 2013, tout allait bien pour lui, titulaire d’un emploi de gardien d’un édifice public à la Ville d’Amiens. « Et puis j’ai perdu ma femme d’une maladie. Ce jour-là, j’ai tout perdu », explique-t-il. Il n’arrive pas à dire qu’il a surtout sombré dans un alcoolisme massif. Son arrêt-maladie lui est dû, mais il préfère botter en touche : «Je dois refaire une prise de sang pour reprendre le travail parce que le médecin a trouvé que j’étais très faible ». Ce n’est pas totalement faux : il est très faible, surtout face à un pack de bière ou un cubi de rosé…
    Parce que les misères s’attirent aussi sûrement que les aimants, il est tombé sur Lisiane comme on tombe d’une chaise. Elle, un peu perdue à l’audience dans sa robe à fleurs et sous sa permanente blonde, est placée sous curatelle renforcée. « Elle est mentalement pas ordinaire », illustre Jean-François. Ils sont ensemble depuis 2015. On imagine sans l’entendre ce qu’elle a pu confusément ressentir de satisfaction à avoir enfin quelqu’un à qui parler, à attendre le soir. Une main à tenir dans la rue, qui sait ? Et puis pas n’importe qui : un employé de la Ville, quand même. Avec sa grande carcasse, Jean-François a trimbalé l’enfer dans l’appartement de Lisiane. « Quand il avait bu, il faisait sous lui dans le lit » , témoigne-t-elle. Surtout, avant de sombrer dans l’hébétude éthylique, il cognait, pour un oui ou pour un non. Les voisins ont rapporté les cris et les bruits du corps qui s’écrase contre le mur. « Je ne la tape pas : je la bouscule. Ça fait moins mal, quand même… » , précise Jean-François, aussi incapable d’assumer sa violence que son intempérance.
    Les infirmières et les services de curatelle attestent de la spirale nocive dans laquelle sombrait le couple. Plusieurs fois, ils ont même fait hospitaliser Lisiane à Pinel simplement pour l’éloigner de son bourreau. « Je le reprenais toujours, j’avais pitié », s’excuse-t-elle. Qui peut comprendre ce luxe inouï habituellement interdit aux laissés pour compte : avoir pitié d’un autre, d’un plus ébréché que soi ? Le 3 octobre, il a cogné plus fort. Elle a craqué et porté plainte. Dans l’attente d’un jugement, il a été interdit à l’homme de se présenter au domicile de la victime. Dès le surlendemain, il était interpellé avec 2,34 grammes dans le cabanon des parties communes de l’immeuble. Il est placé en détention et comparaît donc détenu, un mois plus tard, où il écope de cinq mois dont deux ferme.
    Il va donc sortir. Pour faire quoi ? Pour dormir où ? « J’ai de la famille mais je n’ai plus de nouvelles. J’ai deux enfants. Je voudrais bien les revoir. Oui, je voudrais bien… »
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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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