Noël au balcon

    Certaines histoire ne s’oublient pas, certains noms pas davantage. Je débutais dans la chronique judiciaire quand j’ai croisé Noël Froidure en juin 2011. Son histoire était poignante. Abandonné, il avait été trimballé de Thénardier en Thénardier, relégué au fin fond des salles de classe au point de ne maîtriser ni la lecture, ni l’écriture. Heureusement, en vallée de la Nièvre, il y avait encore du boulot. Alors il avait travaillé sans relâche et fait une belle rencontre : Gisèle, fille d’une bonne famille de l’Aisne, qui l’avait aussitôt répudiée pour oser frayer avec ce gueux. Leur histoire d’amour durera 28 ans, même si, sur la fin, Gisèle boira le peu d’argent du ménage, l’obligeant à trouver refuge dans une caravane du côté de Saint-Ouen, et prendra même un amant, au motif que Noël s’éloignait de plus en plus souvent pour louer ses bras.
    Le 19 août 2004, à la déchetterie de Saint-Ouen, Gisèle s’écroule. Elle meurt cinq jours plus tard. On s’apprête à prélever ses organes mais les médecins alertent le parquet : l’origine de la mort, c’est un coup violent reçu au crâne. « Un coup de manche à balai »,reconnaît Noël, qui, le 5 avril 2011 (ç’aurait été une femme de notaire, le juge d’instruction se serait bougé un peu plus, passons…) est condamné à quatre ans de prison ferme, après avoir pleuré pendant deux jours sur le souvenir de sa femme.
    Quand le président appelle son nom, à l’audience du 18 juin 2019, tout me revient. Noël, 57 ans, a retrouvé une femme, à Abbeville, il est devenu père, il travaille toujours, ne lit toujours pas ( « mais ça va, sur ma machine, je sais sur quels boutons je dois appuyer »). Il répond de violences sur sa nouvelle conjointe. « C’est pas tous les jours, quand même ! Et c’est parce qu’elle boit » se défend-il maladroitement. Non qu’il soit abstinent de son côté : « Le 22 mars, j’y ai mis une claque, j’ai bu cinq bières, j’y ai remis une claque ».
    Noël, c’est une punchline à la minute : « J’ai pas claqué ma femme contre le mur : c’est moi qu’a tout peint, tout tapissé ! ». On l’accuse aussi d’exhibitionnisme. La voisine, notamment, l’a vu tout nu au balcon. « Je sortais ma bête ; elle passait à ce moment-là», plaide Noël. Toute la salle d’audience, magistrats compris, s’écroule de rire. Noël met du temps à comprendre… « Mon chien ! Je sortais mon chien ! » Beaucoup moins rigolo : on apprend que dans quelques mois, Noël reprendra le chemin des assises, pour répondre cette fois de viol sur mineure (qu’il conteste ainsi : « Je ne sais pas d’où qu’on va ! C’est n’importe quoi ! »).
    Noël semble toujours abasourdi par le monde qui l’entoure. Il est condamné à deux ans dont un ferme mais sans mandat de dépôt.
    Noël Froidure repart, dans la chaleur d’une soirée de juin.
    À la prochaine ?
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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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